COMPASS MAGAZINE #14
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KENGO KUMA L’éminent architecte japonais prévoit que le numérique ouvrira une nouvelle ère de liberté créative

Les créations architecturales de Kengo Kuma vont du plus fantasque (la Maison du Tourisme d’Asakusa, au Japon, un empilement atypique de maisons sur pilotis) au plus spectaculaire (le musée Victoria & Albert de Dundee, en Écosse, en forme de bateau à vapeur) en passant par l’illusion de la simplicité (la « Great (Bamboo) Wall House », au pied de la muraille de Chine).

Elles sont le reflet de sa vocation – célébrer les matériaux naturels et créer du lien entre les hommes – et de la prise de conscience que l’ordinateur peut être le meilleur ami de l’architecte.

Après la seconde guerre mondiale, les architectes japonais se sont attachés à reconstruire les logements, bureaux et commerces détruits par le conflit et accompagner le boom économique d’après-guerre. La priorité absolue était de redresser rapidement le pays et les architectes de cette « première génération » ont fait face à ce défi avec succès.

Kengo Kuma, l’un des architectes japonais les plus célèbres, fondateur de Kengo Kuma and Associates (KKAA), éprouve le plus profond respect pour ces pionniers.

« Les architectes de la première génération devaient littéralement reconstruire le Japon et cette responsabilité pesait sur toutes leurs décisions », commente-t-il.

Le bâtiment qui a donné à Kengo Kuma le désir de devenir architecte est le gymnase national de Yoyogi construit, à l’occasion des Jeux olympiques de Tokyo de 1964, par Kenzo Tange, une figure particulièrement marquante de cette première génération. Grâce à lui et à ceux qui se sont inscrits dans sa lignée – Arata Isozaki et Fumihiko Maki pour la deuxième génération, Tadao Ando et Toyo Ito pour la troisième – Kengo Kuma se sent autorisé à faire preuve d’une liberté créative à laquelle ses prédécesseurs n’ont jamais goûté.

« De nos jours, le Japon est un pays riche, qui rivalise avec les États-Unis et l’Europe », déclare Kengo Kuma. « Notre génération s’interroge surtout sur le type d’architecture qu’elle peut créer dans ce contexte de confort. Je pense qu’elle tente de redéfinir l’architecture comme un moyen de relier les hommes entre eux ».

REDÉCOUVRIR LA NATURE GRÂCE À L’ORDINATEUR

Les bâtiments élancés aux courbes plongeantes et aux façades métalliques impressionnantes – qui ont prédominé pendant presque deux décennies – provoquent un certain émerveillement, mais ne favorisent ni l’intimité ni le confort. Kengo Kuma pense, à l’inverse, que les matières naturelles suscitent un sentiment de paix auquel tous les êtres humains aspirent instinctivement.

Ses créations les plus connues – à commencer par la maison « Great (Bamboo) Wall House », en Chine, plusieurs fois primée – utilisent principalement le bois et le bambou. Même le stade qu’il a dessiné pour les Jeux olympiques du Japon en 2020 – qui sera le premier stade olympique construit dans son pays depuis celui de Kenzo Tange en 1964 – se caractérise par l’utilisation d’éléments en bois.

Paradoxalement, si Kuma a pu abandonner le béton, l’acier et le verre de l’ère industrielle au profit de matériaux plus traditionnels qui donnent sa signature aux projets les plus novateurs et emblématiques de KKAA, c’est uniquement grâce à l’aide de l’ordinateur, symbole majeur de la modernité.

« Pour être franc, les matériaux naturels présentent une réelle difficulté », reconnaît Kengo Kuma. « Tout est tellement irrégulier. Il n’existe pas deux pièces identiques et il faut sans cesse jongler avec les contraintes de dimensions de chaque matériau. Le défi consiste à assembler toutes ces pièces ensemble pour créer une structure fonctionnelle. C’est là que les ordinateurs démontrent toute leur utilité. Je crois que l’on ne peut plus se passer de l’informatique pour exploiter le potentiel des matériaux naturels. Ils sont trop
variés et trop compliqués à associer autrement ».

AUTOMATISER LA ROUTINE LIBÈRE LA CRÉATIVITÉ

Les solutions informatiques avancées, en particulier le Building Information Management (BIM), remplissent beaucoup de tâches essentielles, routinières et laborieuses, qui vont de la vérification de l’intégrité de la structure à la compilation de listes détaillées de matériaux, en passant par la gestion des budgets. Elles permettent ainsi de libérer les architectes qui se concentrent sur la création, indique Kengo Kuma.

« Les progrès technologiques ont eu un impact considérable. Par exemple, nous utilisons maintenant la CAO pour concevoir des choses directement en 3D. Avec l’aide des ordinateurs, nous pouvons pratiquement imaginer virtuellement n’importe quel espace architectural et convertir ces idées en plans réels. Au fur et à mesure que la technologie continue de libérer notre imagination, il est réjouissant de constater que les avancées du numérique dans le monde de l’architecture nous ont permis de prendre peu à peu conscience de la réalité authentique. »

Les architectes modernes passent le plus clair de leur temps à résoudre des problèmes d’ingénierie, de calendrier et de budget, au lieu de concevoir des grands projets, remarque Kengo Kuma.

« Grâce au BIM, il est possible de trouver un équilibre entre les solutions d’ingénierie et la créativité. Par exemple, les architectes avaient l’habitude de boucler leur budget à la fin du projet pour voir si les coûts correspondaient aux prévisions. C’est fini. Désormais, vous devez avoir votre budget en tête dès le début du projet et tenir compte, à chaque étape, des retours pour faire les ajustements. C’est pourquoi il est pratiquement impossible de gérer votre budget sans BIM. »

« Trouver un équilibre entre solutions techniques et créativité est l’un des plus grands défis de notre secteur. Si nous y parvenons, je crois que l’architecture connaîtra alors une transformation profonde. »

« POUR ENTRETENIR SA CURIOSITÉ, IL FAUT ACCEPTER DE FAIRE DES CHOSES SURPRENANTES DANS SON TRAVAIL. PARFOIS, IL S’AGIT D’UN TOUT PETIT PROJET OU DE CONSTRUIRE UN BÂTIMENT
DANS UN ENDROIT IMPROBABLE. »

KENGO KUMA ARCHITECTE

DÉMOCRATISER L’ARCHITECTURE

Tout en libérant les architectes de certaines tâches matérielles, les ordinateurs créent un environnement qui remet de plus en plus leur autorité en jeu, constate Kengo Kuma.

« Les ordinateurs démocratisent l’architecture », dit-il. « Par exemple, quelqu’un qui n’y connaît rien devient capable de dessiner sa propre maison. Les architectes qui avaient ce privilège jusqu’à présent peuvent encore s’y opposer, mais, à terme je pense que tout le monde finira par s’approprier l’architecture. Lorsque cela arrivera, nous vivrons une époque passionnante. »

Kengo Kuma prédit que, dans cette nouvelles ère, les architectes seront moins estimés pour leurs prouesses techniques, leurs capacités à respecter des délais et des budgets que pour leur créativité et leur sens de l’harmonie, à la fois dans les bâtiments qu’ils dessineront et dans les environnements de travail qu’ils créeront.

« En architecture, la complexité est un cercle vicieux », affirme Kengo Kuma. « C’est pourquoi je garde toujours une maquette sous les yeux. Tout le monde se réunit autour d’elle et en discute. Je crois que c’est la clé pour ne pas céder à la complexité. L’architecture intéresse tout le monde. Si nous réussissons à maintenir une certaine simplicité, cela ouvre à beaucoup de personnes différentes la possibilité de participer. »

ENTRETENIR UN ENVIRONNEMENT OUVERT ET CRÉATIF

Maintenir un environnement de travail ouvert suppose notamment d’éviter les structures hiérarchiques, afin que les idées de chacun puissent s’exprimer, souligne Kengo Kuma, dont le cabinet KKAA se développe à l’international, avec des bureaux en Chine et à Paris.

« J’essaie de conserver une structure organisationnelle horizontale », confie Kengo Kuma. « Nous voulons que les gens comprennent qu’ils doivent prendre certains risques lorsqu’ils endossent une responsabilité, c’est pourquoi nous essayons de ne pas instaurer de véritable hiérarchie. La hiérarchie incite à croire qu’il y a toujours quelqu’un au-dessus de soi pour assumer la responsabilité de ce que l’on fait. Nous voulons que chacun se sente responsable et sache qu’il peut créer des choses. »

En plus de responsabiliser son équipe, l’architecte encourage la diversité culturelle au sein de KKAA.

« Cette diversité ne dilue pas la personnalité de KKAA, elle la renforce », affirme-t-il. « Notre organisation doit être structurée pour permettre à chacun de participer réellement. C’est ce qui renforce son identité. »

La philosophie de Kengo Kuma s’accorde avec l’image qu’il se fait d’un bon dirigeant.

« Je pense que les qualités d’un dirigeant dépendent de sa capacité à créer un environnement propice à la prise de parole spontanée », dit-il. « Si l’on crée un environnement dans lequel chacun peut facilement donner son avis, différentes opinions se feront jour et l’on pourra trouver un équilibre. Si personne ne s’exprime, il est impossible d’avancer. »

UNE VISION À LONG TERME

Dans un monde qui redécouvre la beauté des matériaux naturels, du lien social, du développement durable et la valeur du temps long, Kengo Kuma croit que les architectes sont bien placés pour montrer le chemin.

« L’architecture a l’avantage de réfléchir à long terme ; en effet, il peut s’écouler dix ans, entre le début et la fin d’un projet », déclare-t-il. « Nous entrons dans une époque où il faudra réfléchir plus longuement à ce qui rend les gens heureux, plutôt que de se précipiter pour augmenter les bénéfices à court terme. »

« Les architectes ont l’habitude d’écouter les gens et de considérer les choses sur une longue échelle de temps. Ce sont des compétences précieuses et universelles. » ◆

de Akio Moriwaki Retour en haut