COMPASS MAGAZINE #14
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MONNAIES VIRTUELLES En dépit des scandales, les monnaies n’ayant pas cours légal séduisent un public de plus en plus large.

Qu’une monnaie créée par un développeur « geek » puisse avoir une valeur réelle est difficile à croire. Pourtant, on compte aujourd’hui 75 « crypto-monnaies » échangées contre des biens et services réels, dont certains illégaux. Quels sont les avantages et inconvénients des monnaies virtuelles, et leur évolution à ce jour ?

Le concept de monnaie virtuelle – créée par ordinateur plutôt que par l’État – s’avère de prime abord prometteur. Ces « crypto-monnaies » peuvent s’échanger dans le monde entier quasi gratuitement, lorsque les traditionnels services de transfert d’argent facturent des frais élevés. Plus important encore, les monnaies virtuelles circulent sur des marchés « parallèles ». De ce fait, elles ne font l’objet d’aucun contrôle des changes et devraient être à l’abri de l’hyperinflation ou d’une dépréciation soudaine.
Mais la réalité de telles monnaies se révèle moins utopique, entachée de scandales, du trafic de drogues aux faillites d’entreprises, qui menacent la viabilité du concept à long terme.

Plus de 75 monnaies électroniques s’échangent dans le monde, avec une valeur de marché estimée à US$11 milliards. La monnaie la plus importante, dotée d’une valeur de près de US$10 milliards, soit environ 90% du marché, est le célèbre « bitcoin ». Parmi ses concurrentes figurent le litecoin, le dogecoin et le XRP.

Les monnaies virtuelles ont de la valeur parce que les gens veulent échanger des biens, des services et des monnaies traditionnelles émises par les gouvernements contre celles-ci. C’est cette même volonté qui avait donné leur valeur aux monnaies émises par les gouvernements depuis 1971, lorsque les États-Unis, suivis par le reste du monde, ont cessé d’échanger pièces et billets contre les réserves d’or détenues par les gouvernements. Dès la fin de la convertibilité-or du dollar, comme l’économiste Milton Friedman l’observa, « les morceaux de papier vert ont une valeur uniquement parce que tout le monde pense qu’ils en ont une ».

La confiance accordées aux monnaies virtuelles n’est pas si établie ou solide que celle accordée aux monnaies émises par les gouvernements, aux cartes de crédit et aux transactions bancaires électroniques (en fait, l’argent qui n’existe que sur ordinateur et transmis de banque à banque représente aujourd’hui 92% de l’offre mondiale).

Mais les monnaies virtuelles font de plus en plus d’adeptes qui croient en leur stabilité et leur convertibilité.

US$460 millions

La plus grande plateforme d’échange de bitcoins au monde, l’entreprise japonaise MtGox, s’est mise en faillite après avoir fait l’objet d’un piratage à hauteur de US$460 millions.

UN PEU D’HISTOIRE

Les monnaies virtuelles existent depuis environ 18 ans, lorsqu’un projet baptisé « E-gold » vit le jour. Bitcoin fut conçu en 2008 par un développeur, sous le pseudonyme de Satoshi Nakamoto. Chaque « pièce » valait au départ environ 25 cents américains.

La valeur d’un seul bitcoin a culminé jusqu’à US$1 176 avant de redescendre à US$625 début 2014. De nombreux analystes estiment aujourd’hui que le succès ou l’échec du bitcoin comme monnaie alternative pourrait avoir des conséquences durables sur l’utilisation des monnaies virtuelles.

Steven Englander, directeur général de la stratégie des devises étrangères du G10 chez Citibank, souligne que le bitcoin a fait son apparition au plus fort de la crise financière de 2008, lorsque la valeur des monnaies traditionnelles rencontrait des difficultés. « Il n’est certes pas parfait, mais dans des pays en proie à l’hyperinflation tels que l’Argentine ou le Venezuela, où les ménages ont perdu confiance dans la capacité des gouvernements à offrir une réserve de valeur stable, le bitcoin est une véritable aubaine, mais ceci est inhabituel », commente-t-il.

TRANSACTIONS SANS FRAIS

Pour les entreprises, le transfert électronique et quasi gratuit des monnaies virtuelles pourrait constituer un atout majeur, délesté des frais de 3% à 5% facturés par MasterCard ou VISA lors du traitement de transactions par carte de crédit, ce qui pourrait bénéficier aux vendeurs. En outre, ces monnaies ne sont pas grevées par des frais liés à une utilisation frauduleuse.

Javier Marti, qui dirige un cabinet de conseil en investissement de bitcoins à Londres, affirme que de tels accords de transfert bénéficieront également aux utilisateurs business-to-business. L’un de ses clients a récemment transféré US$1 million du Royaume-Uni en Afrique du Sud pour l’équivalent de 25 cents américains au lieu des US$200 de frais habituellement facturés par sa banque.

 « Le bitcoin pourrait devenir l’un des principaux moyens de paiement pour l’e-commerce »

DAVID WOO Directeur de la division Global Rates and Currencies Research, Bank of America Merrill Lynch

« Le bitcoin pourrait devenir l’un des principaux moyens de paiement pour l’e-commerce et s’imposer comme un concurrent de poids face aux opérateurs de transfert d’argent traditionnels », selon un article de David Woo, Directeur de la division Global Rates and Currencies Research, Bank of America Merrill Lynch.

Mark Williams, professeur de finance à l’université de Boston (USA), déclare quant à lui que la monnaie virtuelle « a été imaginée dans un monde lui-même virtuel. Le marché expérimente ce système de paiement mais l’on voit bien qu’il se révèle inefficace sur de nombreux aspects ».

PIRATES ET FRAUDEURS

Le bitcoin a gagné le plus d’adeptes, notamment parce qu’il utilise une infrastructure logicielle plus complexe et qu’il a été conçu pour éviter le recours à un organisme central de compensation pour superviser les transactions. À la place, un grand livre comptable électronique enregistre chaque transaction depuis le premier jour d’émission. Lorsque de nouvelles transactions sont vérifiées et mises à jour par des experts en informatique connus sous le nom de « mineurs », de nouveaux bitcoins sont générés pour les récompenser d’avoir réussi à maintenir la transparence de la valeur de la monnaie.

Pour le client lambda qui ne dispose pas des compétences informatiques nécessaires pour être mineur, il est possible d’acheter des bitcoins via des plateformes d’échange en ligne, disponibles de la Chine et du Japon à la Slovénie. Les distributeurs automatiques de bitcoins commencent également à fleurir. Les crédits de bitcoins sont transférés sur un « portefeuille » virtuel qui pourra être téléchargé pour un usage ultérieur.

Le fait que la monnaie virtuelle circule entre relativement peu de mains constitue l’une des controverses entourant les bitcoins. M. Williams estime que seules 47 personnes, principalement les premiers « mineurs », détiennent 29% des bitcoins existants, et 800 personnes en possèdent 50%, ce qui est impressionnant. Cette concentration génère un risque d’accaparement visant à maintenir une offre faible et des prix élevés, affectant la valeur de la monnaie.

À la question de la valeur sont apparues plusieurs solutions. Bitpay, par exemple, convertit une transaction en dollars ou autres monnaies traditionnelles à un taux garanti dès la finalisation d’une transaction en bitcoins, éloignant ainsi les vendeurs des risques de change. Le réseau de transfert Ripple offre un service similaire pour sa propre monnaie électronique concurrente, le XRP.

Les pirates représentent un autre défi. Si les bitcoins se révèlent quasiment intouchables grâce au grand livre comptable, plusieurs plateformes d’échange de bitcoins, établies pour faciliter le transfert de monnaies ayant cours légal en bitcoins, ont été infiltrées par des pirates. En février 2014, la plus grande plateforme d’échange de bitcoins, l’entreprise japonaise MtGox, s’est mise en faillite après avoir fait l’objet d’un piratage à hauteur de US$460 millions. La violation de la confiance des utilisateurs a fait chuter la valeur des bitcoins.

ACTIVITÉS CRIMINELLES

Parce qu’ils peuvent être échangés et vendus sans avoir à révéler son identité, les bitcoins sont également la cible des criminels.

Récemment, deux arrestations très médiatisées ont révélé le côté obscur du bitcoin. Charles Shrem, un entrepreneur de 24 ans siégeant au conseil de l’organisation à but non lucratif Bitcoin Foundation, a été inculpé pour blanchiment d’argent par les autorités américaines en janvier 2014. En octobre 2013, l’Américain Ross Ulbricht, 29 ans, a été arrêté pour trafic de stupéfiants et blanchiment d’argent, accusé d’être le cerveau du site Silk Road, un marché en ligne spécialisé dans la vente de stupéfiants et réservé uniquement aux paiements en bitcoins.

La Chine a par la suite annoncé une série de mesures répressives relatives aux transactions en bitcoins, ce qui provoqua un effondrement des prix. D’autres pays, dont la Russie et le Vietnam, ont décidé d’interdire les transactions en bitcoins.

L’AVENIR DE LA CRYPTO-MONNAIE

J. Marti note que les fluctuations des nouvelles monnaies sont courantes lorsque les marchés cherchent à déterminer leur valeur réelle. Malgré les récentes difficultés rencontrées par le bitcoin, J. Marti affirme que son entreprise, qui vend de l’immobilier et de l’art haut de gamme en échange de bitcoins, se développe rapidement. Le nombre de vendeurs en ligne acceptant les bitcoins augmente également et l’université de Cumbria, située au nord-ouest du Royaume-Uni, accepte les bitcoins en règlement des frais de scolarité.

Le gouvernement américain n’a pas adopté de position franche sur les monnaies virtuelles. En fait, la nouvelle présidente de la Réserve fédérale américaine, Janet Yellen, a déclaré au Congrès des États-Unis que les monnaies virtuelles allaient au-delà de son champ de compétence. Si d’autres autorités de réglementation adoptent le même comportement, il est peut-être trop tôt pour exclure les monnaies virtuelles. ◆

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de Charles Wallace