COMPASS MAGAZINE #14
COMPASS MAGAZINE #14

L’ÉDUCATION SUR-MESURE Les partisans du sur-mesure affirment que les élèves apprennent mieux lorsque les leçons sont présentées dans le cadre de sujets qu’ils apprécient.

Des recherches ont démontré que, pour de nombreux élèves, le traditionnel modèle d’enseignement applicable à tous ne fonctionne pas. Aujourd’hui, beaucoup d’établissements scolaires utilisent le numérique pour apporter un « apprentissage personnalisé », qui aide les élèves à développer un large éventail de compétences liées à leurs intérêts personnels.

Lancé en 2013 par Max Ventilla, ancien cadre chez Google, AltSchool est un réseau en expansion de « micro-écoles » privées pour les élèves de primaire et de collège aux États-Unis. AltSchool met l’accent sur l’esprit d’entreprise et sur l’apprentissage mené par l’élève et basé sur des projets.

Il ne s’agit que d’un établissement parmi un nombre croissant d’autres dans le monde qui ont adopté des plateformes en ligne permettant aux élèves de poursuivre leurs propres objectifs d’apprentissage. Les plateformes les plus populaires comprennent le système de gestion de l’apprentissage américain Schoology, la plateforme canadienne Brightspace de D2L axée sur les compétences et le fournisseur américain de logiciel mathématique Dreambox. Même Facebook a conçu une plateforme pour les écoles Summit Public Schools en Californie et dans l’État de Washington afin d’obtenir une expérience de classe axée sur les ambitions futures des élèves.

« L’apprentissage personnalisé est un principe fondamental des stratégies d’enseignements de la génération future très adaptable et qui redéfinissent l’éducation par la concentration sur les intérêts », affirme Sarah Luchs, chargée de programme de la maternelle au lycée à Next Generation Learning Challenges (NGLC), une initiative de l’association à but non lucratif EDUCAUSE, basée au Colorado. « Les subventions de NGLC ont déjà contribué au déploiement d’outils numériques dans environ 100 écoles américaines afin d’apporter aux élèves une autonomie d’apprentissage et répondre à leurs aspirations personnelles. »

UNE ÉDUCATION POUR L’ÈRE DU NUMÉRIQUE

Toutefois, l’Amérique du Nord ne possède pas le monopole de l’apprentissage personnalisé. En 2012, l’entrepreneur Maurice de Hond a fondé Onderwijs voor een Nieuwe Tijd (L’Éducation pour une nouvelle ere, ou O4NT) et le réseau Steve JobsSchools aux Pays-Bas, après avoir découvert que sa fille recevait le même type d’enseignement qu’avait connu son fils aîné dans les années 1980.
 
« Pourquoi les jeunes enfants, dont beaucoup savent utiliser des appareils connectés à un âge précoce, devraient ils recevoir un enseignement propre à la vie des années 1980 plutôt qu’apprendre à réussir dans le monde du numérique ? demande de Hond. Au lieu de s’obstiner à injecter toujours les mêmes informations aux enfants « au cas où » ils en auraient besoin, nos enseignants aident les élèves à développer leurs compétences à trouver et appliquer des solutions aux problèmes d’apprentissage au fur et à mesure qu’ils en rencontrent. »
 
Les Steve JobsSchools ont ouvert pour la première fois en août 2013 et comptent désormais 20 établissements aux Pays-Bas. Les enfants qui fréquentent ces écoles réalisent 45 % de leur apprentissage par des programmes en ligne adaptés sur leur iPads ; les 55 % restants sont des ateliers de 30 minutes. Pour s’assurer que les élèves répondent aux normes académiques du gouvernement néerlandais, les enseignants organisent des réunions toutes les six semaines avec les enfants et leurs parents afin d’affiner le programme de développement de l’apprentissage individuel de chaque enfant.

« L’APPRENTISSAGE PERSONNALISÉ EST UN PRINCIPE FONDAMENTAL DES STRATÉGIES D’ENSEIGNEMENT DE LA GÉNÉRATION FUTURE TRÈS ADAPTABLE ET QUI REDÉFINISSENT L’ÉDUCATION PAR LA CONCENTRATION SUR LES INTÉRÊTS. »

SARAH LUCHS CHARGÉE DE PROGRAMME DE LA MATERNELLE AU LYCÉE, NEXT GENERATION LEARNING CHALLENGES

« À l’inverse de la plupart des écoles, où les parents ne discutent avec les enseignants de la progression de leur enfant que deux fois par an, notre système leur offre un rôle central dans l’éducation de leur enfant », affirme de Hond. L’approche devient populaire : en 2016, O4NT ouvrira des écoles à Dubaï (Émirats arabes unis), en banlieue de Johannesburg (République d’Afrique du Sud) et à Sao Paulo (Brésil). « De nombreux parents me remercient d’avoir transformé la vie de leur enfant. Nous en avons même qui ont connu un diagnostic erroné de trouble de déficit de l’attention et ont « guéri » parce qu’ils sont dans un environnement plus stimulant. »

Un an après avoir adopté l’apprentissage personnalisé, l’école Steve JobsSchool De Ontplooiing à Amsterdam a enregistré une augmentation des compétences des élèves en mathématiques et en lecture. Selon Jaap Pasmans, le directeur, les avantages vont toutefois bien au-delà de la réussite scolaire.

« Nos enfants sont plus heureux et plus motivés maintenant qu’ils se concentrent sur leurs intérêts », affirme-t-il. « Je recommande à tout le monde ce modèle d’enseignement, car il vous laisse plus de temps pour aider chaque élève afin qu’il possède les outils nécessaires pour apprendre les matières fondamentales en explorant ses passions. »

DES CARRIÈRES AMORCÉES

Le réseau d’établissements secondaires Big Picture Education Australia (BPEA) a constaté que les élèves autonomes sont mieux préparés à l’éducation supérieure et à l’emploi. BPEA a été créé en 2006, rejoignant ainsi un réseau mondial qui a démarré avec la création de Big Picture Learning aux États-Unis par Elliot Washor et Dennis Littky en 1996. À BPEA, les conseillers et les parents aident les élèves à développer des programmes d’apprentissage qui établissent un lien entre leurs intérêts personnels, le programme scolaire national d’Australie et le marché du travail. Ainsi, les élèves doivent participer deux fois par semaine, pendant quatre ans, à des stages avec un tuteur personnel dans leur communauté et présenter des « projets d’apprentissage » autonomes quatre fois par an.

« De nombreux jeunes Australiens ne terminent pas leur scolarité. Nous souhaitions donc un modèle d’apprentissage qui les encouragerait à poursuivre leurs passions mais qui reste rigoureux sur le plan académique afin de leur permettre de réussir les examens nationaux », déclare Viv White, co-fondatrice et co-directrice générale de BPEA, qui compte 40 écoles en Australie. « Non seulement les projets couvrent 80 % des matières du programme national (les 20 % restants étant abordés dans des classes traditionnelles), mais les stages permettent aux élèves de comprendre comment les compétences développées à l’école peuvent s’appliquer dans leurs carrières. Pour eux, c’est une véritable motivation à s’améliorer. »
 
Selon Viv White, les taux de renvois ont chuté, la participation et l’autodiscipline ont augmenté et les élèves font des progrès mesurables.

Les témoignages des élèves sur le site Web de BPEA sont aussi la preuve du franc succès que rencontre le programme. À Launceston, en Tasmanie, le stage de Shauna Carlon chez le célèbre pâtissier australien Adriano Zumbo l’a amenée à étudier dans l’un des instituts de l’alimentation, du tourisme et de l’hôtellerie les plus réputés d’Australie. Dix-huit mois après son arrivée en Tasmanie, Sameer Pandey, étudiante népalaise, a contribué au développement d’un système d’éclairage pour une nouvelle usine lors d’un stage en ingénierie avec le service de conseil en infrastructure multi-spécialiste Pitt & Sherry. De son côté, Abby McLoed, 15 ans, s’intéresse à la série TV policiere « NCIS », ce qui l’a poussée à travailler avec les services de police et les professeurs en droit pénal à l’université de Newcastle à la Nouvelle-Galles du Sud.
 
« Beaucoup des choses que j’ai réalisées sont liées au programme scolaire : l’anglais, car j’écris beaucoup, la science, parce qu’il s’agit de biologie et je vais réaliser des analyses de traces de sang qui requièrent la trigonométrie, les mathématiques et l’histoire de la médecine légale », affirme McLeod lors d’une interview pour le site Web de BPEA. « Maman est très heureuse de voir tout ce que j’apprends. J’ai appris plus de choses en un trimestre que je n’ai apprises en un an dans d’autres écoles car, quand on aime vraiment ce que l’on apprend, c’est tellement plus facile d’aller à l’école et au travail. »

LES SIGNES DU SUCCÈS

De nombreux rapports ont indiqué que les systèmes éducatifs personnalisés hybrides basés sur des plateformes technologiques modernes ont à la fois des avantages quantitatifs et qualitatifs.

La fondation Bill & Melinda Gates (BMGF) et le rapport de RAND de novembre 2014 « Early Progress: Interim Report on Personalized Learning » ont indiqué que les élèves de 23 écoles publiques sous contrat aux États-Unis, qui ont reçu une aide financière de la BMGF afin de mettre en place un apprentissage personnalisé sur une période de deux ans, ont généralement obtenu de meilleurs résultats aux évaluations informatisées de mathématiques et de lecture que les élèves d’écoles comparables sans outils d’apprentissage personnalisés. De la même manière, une étude du Clayton Christensen Institute de Californie, un groupe de réflexion à but non lucratif dédié à la promotion des innovations de rupture pour l’éducation, a démontré que l’apprentissage personnalisé a contribué à l’augmentation du taux de réussite du district scolaire du comté de Washington, dans l’Utah, de 80 % en 2012 à 88 % en 2014. Par ailleurs, la société de services d’information Hanover Research, basée aux États-Unis, a constaté que les classes d’apprentissage personnalisé du district scolaire de West Allis-West Milwaukee dans le Wisconsin « ont montré presque deux années entières de croissance en une année académique ».

DES ATTENTES SURESTIMÉES

Benjamin Riley, fondateur de Deans for Impact, basé au Texas, n’est pas convaincu des bienfaits de l’apprentissage personnalisé. Il met en garde contre l’erreur de s’attendre à « quelque chose de magique » simplement en remplaçant les cahiers par des tablettes. Deans for Impact cherche d’abord à modifier la formation des enseignants, un domaine qui, selon ses dirigeants, peut être plus efficace pour améliorer les résultats d’apprentissage des élèves que le fait d’utiliser davantage de technologie.

« Les enseignants du monde entier ont, à maintes reprises, subventionné des concepts d’apprentissage « innovants » sans aucune preuve qu’ils seraient efficaces et ils échouent inévitablement, » prévient Riley. « Je suis soucieux à l’idée que, dans 20 ans, nous nous demanderons pourquoi nous avons investi dans des outils d’apprentissage personnalisé pour découvrir qu’ils n’étaient pas vraiment utiles. »

Riley remet en question la motivation des jeunes élèves à diriger leur apprentissage, notamment dans les matières qu’ils trouvent difficiles ou rejettent.

« Tout comme un joueur de tennis a besoin d’un entraîneur pour identifier et corriger les erreurs courantes de sa technique, les élèves ont besoin d’un enseignant pour intervenir lorsqu’ils ont des difficultés ou pour leur lancer des défis lorsqu’ils s’ennuient, » explique-t-il. « J’ai vu des élèves dans des écoles à New York et en Nouvelle-Zélande réaliser des présentations multimédia élaborées, mais ils étaient incapables de répondre à des questions de base sur les sujets qu’ils avaient traités. Je suis certain que ces élèves ont acquis des compétences bénéfiques, mais ils ont simplement appris à réaliser une présentation. L’éducation doit mettre l’accent sur les enseignants compétents qui transmettent des connaissances afin que les élèves s’en souviennent facilement. L’utilisation de technologies sophistiquées pour que l’apprentissage soit « cool » n’est pas forcément la meilleure façon de procéder. »

« POURQUOI LES JEUNES ENFANTS, DONT BEAUCOUP SAVENT UTILISER DES APPAREILS CONNECTÉS À UN ÂGE PRÉCOCE, DEVRAIENT-ILS RECEVOIR UN ENSEIGNEMENT PROPRE À LA VIE DES ANNÉES 1980 PLUTÔT QU’APPRENDRE À RÉUSSIR DANS LE FUTUR MONDE DU NUMÉRIQUE ? »

MAURICE DE HON FONDATEUR DE ONDERWIJS VOOR EEN NIEUWE TIJD ET DU RÉSEAU STEVE JOBSSCHOOLS AUX PAYS-BAS.

Cependant, Sarah Luchs de NGLC affirme que, lorsqu’elles sont correctement mises en place et contrôlées, les technologies d’apprentissage personnalisé permettent aux enfants de faire usage d’une curiosité naturelle et d’une motivation intrinsèque à acquérir et à retenir des connaissances.

« Généralement, les enseignants qui permettent aux élèves de choisir quand, quoi et comment ils apprennent, constatent des niveaux d’implication bien meilleurs de la part de ceux-ci », déclare Luchs. « Des systèmes d’éducation personnalisés et efficaces doivent offrir des opportunités d’apprentissage personnalisées qui s’adaptent au rythme de l’élève et qui répondent aux besoins, aux intérêts et à la progression de chacun. »

Jim Flanagan, directeur d’apprentissage de l’association mondiale à but non-lucratif Society for Technology in Education (ISTE), considère que les élèves ont besoin des deux méthodes : les systèmes d’apprentissage personnalisé ne sont efficaces que lorsqu’ils sont soutenus par une interaction humaine avec des enseignants compétents.

« Si les élèves doivent rester motivés, la technologie doit être capable de s’adapter à l’élève et d’être équilibrée avec l’interaction humaine, » affirme-t-il. « Par exemple, un élève peut utiliser Khan Academy [un fournisseur de vidéos éducatives YouTube en ligne] afin d’améliorer ses compétences en mathématiques, mais il a peut-être besoin d’un support individuel de la part d’un enseignant lorsqu’il aborde un sujet exigeant. »

CONSTRUIRE UN AVENIR PERSONNALISÉ

Les partisans de l’apprentissage personnalisé comme Flanagan, de ITSE, prévoient que la tendance des élèves à piloter leur propre éducation continuera à se développer.

« Les élèves souhaitent que les écoles leur apportent les mêmes services personnalisés que ceux dont ils font l’expérience dans leur vie personnelle et, à l’avenir, ils auront davantage d’opportunités pour démontrer leurs compétences en dehors des modèles éducatifs traditionnels », déclare-t-il. « De plus en plus de parents et d’enseignants vont considérer l’éducation au-delà des méthodes d’enseignement archaïques qu’ils ont connues, et ils vont plutôt envisager l’éducation qu’ils souhaiteraient recevoir dans le monde d’aujourd’hui. »
 
Viv White, de BPEA, confirme : « De plus en plus d’écoles vont constater que les élèves ont besoin de se concentrer sur leurs intérêts dans un environnement de type familial ou leurs pairs, leurs enseignants et la communauté en général tiennent compte des compétences qu’ils développent. Les modèles d’éducation personnalisée comme Big Picture offriront à nos jeunes faculté et motivation pour co-créer l’avenir. »

by Rebecca Gibson Back to top