COMPASS MAGAZINE #14
COMPASS MAGAZINE #14

TECHNOLOGIE ET FORMATION Les programmes d’acquisition de nouvelles compétences pour les employés remplacés sont soumis à de nombreuses difficultés

L’automatisation et la technologie remplacent un nombre croissant d’emplois dans les entreprises, un phénomène qui touche de plus en plus de secteurs. Les employés remplacés considèrent souvent que les programmes destinés à les réorienter sont truffés de lacunes et d’incohérences. Dans certaines régions du monde, les formations disponibles ne correspondent pas aux postes à pourvoir ; dans d’autres, le financement et l’accessibilité de ces formations sont insuffisants. Les difficultés liées à la formation et le nombre de personnes qui ont besoin d’en bénéficier sont sur le point d’augmenter de manière significative dans le monde entier.

L’automatisation, l’intelligence artificielle et les robots remplacent de plus en plus fréquemment les employés dans la réalisation de certaines tâches de routine. C’est notamment le cas de nombreux agents de voyages remplacés par des services de réservation en ligne, d’ouvriers de chaînes de montage dont le travail est désormais réalisé par des machines et de conducteurs professionnels dont les emplois seront bientôt supprimés au profit de véhicules autonomes.

Quelles en seront les conséquences ? Selon une étude inédite citée par la BBC en août 2015, la vague de progrès technologiques à venir met en péril jusqu’à 47 % des emplois aux États-Unis. Cette tendance est susceptible de se répéter dans l’ensemble des pays développés. Y Combinator, une organisation qui promeut l’idée que chaque personne sur Terre devrait recevoir un salaire minimum, dépeint un avenir encore plus sombre. « Nous pensons qu’il est possible que 95%, ou une large majorité, des gens ne pourra plus faire partie des salariés. Nous avons besoin de commencer la préparation de cette transformation » nous dit Matt Krisiloff, responsable des projets de ressource de base.

Face à l’accélération du phénomène, gouvernements et entreprises se posent deux questions brûlantes : comment réorienter les employés remplacés vers de nouveaux horizons professionnels ? Comment permettre aux employés dont le poste n’est pas menacé d’actualiser leurs compétences tout au long de leur vie active ?

Robert LaLonde (Université de Chicago) et Daniel Sullivan (Banque de la réserve fédérale de Chicago) affirment dans un récent article que « dans le cadre de la réorientation, les facultés communautaires permettent de réduire les lacunes en matière de compétences », permettant à certains employés remplacés d’envisager une augmentation de leurs revenus. « Même s’il est probable que les employés subissent une baisse significative de leurs revenus par rapport aux postes occupés précédemment, la formation peut être vue comme un investissement attractif d’un point de vue social, qui peut les aider à compenser leur perte financière et qui peut avoir un impact positif sur leurs communautés. »

47%

La BBC révélait en août 2015 que la vague de progrès technologique à venir mettre en péril près de la moitié des emplois aux États-Unis.

L’État de Washington, sur la côte Nord-Ouest américaine, dispose par exemple d’un conseil de coordination de l’enseignement et de la formation professionnelle qui collabore avec 34 facultés communautaires et centres de formation technique dans tout l’État. Parmi les 11 000 étudiants que l’on y dénombrait approximativement l’an dernier, on trouvait aussi bien des employés licenciés en formation pour acquérir de nouvelles compétences que des personnes en poste ayant pour objectif de développer leurs compétences en vue d’une évolution de carrière comme l’indique Kendra Hodgson, en charge de la politique au conseil de coordination.

« Notre mission fondamentale est de former les personnes pour qu’elles atteignent un niveau de compétences et de connaissances supérieur » explique Kendra Hodgson, qui ajoute que certaines entreprises collaborent avec des facultés universitaires pour concevoir des programmes en phase avec leurs besoins en personnel. Elle évoque l’exemple d’hôpitaux de la région qui ont subi une importante pénurie d’infirmières dix ans plus tôt ; plusieurs établissements ont alors mis en place des programmes d’enseignement dans ce domaine pour y remédier.

EMPLOI ET FORMATION EN DÉCALAGE

L’Europe propose les programmes de formation les plus avancés grâce à des programmes sociaux financés par les contribuables des différents états, plus généreux que ceux d’Amérique du Nord et d’Asie. L’Union Européenne souhaite qu’au moins 40 % de la population âgée de 30 à 34 ans soit titulaire d’un diplôme de l’enseignement supérieur d’ici 2020 comme l’indique Steven Bainbridge, expert au Centre européen pour le développement de la formation professionnelle (CEDEFOP), dont le siège se situe à Thessalonique en Grèce ; il affirme également que l’Europe dépassera probablement son objectif.

« IL Y A DÉBAT CONCERNANT LA MANIÈRE DONT LA RÉORIENTATION EST MISE À PROFIT CAR LES DOMAINES DE LA SCIENCE, DE LA TECHNOLOGIE, DE L’INGÉNIERIE ET DES MATHÉMATIQUES FONT TOUJOURS FACE À UNE PÉNURIE D’ÉTUDIANTS »

STEVEN BAINBRIDGE EXPERT AU CENTRE EUROPÉEN POUR LE DÉVELOPPEMENT DE LA FORMATION PROFESSIONNELLE (CEDEFOP)

« Nous avons réussi à augmenter le niveau d’études, mais il y a débat concernant la manière dont la réorientation est mise à profit car les domaines de la science, de la technologie, de l’ingénierie et des mathématiques font toujours face à une pénurie d’étudiants » explique Steven Bainbridge. « À l’inverse, nous avons constaté une augmentation du nombre de personnes surdiplômées par rapport à leur poste. » Selon l’expert, la récente crise économique explique en partie ce phénomène : de nombreuses personnes hautement qualifiées ont en effet consenti à occuper des postes inférieurs à leur niveau d’études lorsque les employeurs étaient en période d’embauche.

Selon Steven Bainbridge, la réorientation des personnes dont l’emploi a été supprimé en raison de l’automatisation du travail constitue « un autre problème majeur auquel nous faisons face ». Le lien entre les programmes de formation financés par l’État et le marché du travail est souvent inexistant, alors qu’il permettrait de définir quelles compétences sont les plus demandées et ainsi orienter les personnes vers les emplois correspondants.

Pour pallier à cette difficulté, certaines entreprises en Europe ont pris les choses en main. Vattenfall, fournisseur d’électricité leader en Suède, a créé une organisation interne destinée à aider 445 employés dont les postes ont été supprimés et y a consacré un budget de 21 millions d’euros afin d’assurer leur formation professionnelle. Les employés ont bénéficié d’un bilan de compétences puis d’une formation spécialisée définie par un tuteur pour chacun d’entre eux.

PARTENARIATS PUBLIC-PRIVÉ

L’un des programmes de formation les plus aboutis en Europe est le BIBB, le programme de formation professionnelle allemand. Le BIBB établit les normes applicables à la formation par apprentissage, un système qui associe lycées professionnels/universités et entreprises pour permettre une formation in situ.

Le BIBB prépare actuellement des projets destinés à déterminer les qualifications professionnelles requises par l’Industrie 4.0 ou «industrie ultra-connectée », également appelée «Internet industriel des objets » (IIoT) comme l’indique Gerd Zinke, porte-parole du BIBB.

« Les nouvelles exigences en matière de qualifications professionnelles nécessitent une connaissance approfondie des systèmes et processus, non abordé par les formations d’entreprises à l’heure actuelle » explique Zinke. Dans la mesure où les robots réalisent une grande partie des tâches concrètes de production, les employés devront acquérir des compétences dans des domaines tels que l’entretien et la réparation de robots, la planification des usines et l’organisation des opérations. Le nouveau programme devrait être bouclé d’ici deux ans selon Zinke.

De nombreuses entreprises allemandes ont toutefois déjà débuté la conception de nouvelles machines et l’adaptation de leurs équipements existants en vue de l’IIoT pour permettre la maintenance prévisionnelle.

UNE CERTIFICATION CONTINUE

Autre problème au cœur d’un vif débat : la formation continue des employés, destinée à actualiser leurs compétences au même titre que les pilotes de ligne et les médecins spécialistes qui sont dans l’obligation d’obtenir une certification chaque année, tenant compte des méthodes et technologies les plus récentes.

Till Leopold, directeur de projet en charge de l’initiative des compétences humaines du Forum économique mondial en Suisse, affirme que de plus en plus de secteurs requièrent l’obtention continue de certifications, tandis que d’autres doivent encore déterminer quelles compétences doivent être actualisées.

De son côté, le gouvernement du Danemark permet aux employés de bénéficier de deux semaines de formation par an pour que leurs compétences soient constamment conformes aux normes internationales. Le gouvernement de Singapour, soucieux de préserver la réputation du pays reconnu comme l’un des pôles d’excellence d’Asie, offre quant à lui aux employés un « SkillsFuture Qualification Award », une récompense pouvant atteindre l’équivalent de 660 € s’ils suivent un programme de formation professionnelle et obtiennent un diplôme spécialisé.

INDÉPENDANT ET INTÉRIMAIRE

Selon Till Leopold, les personnes qui ne trouvent pas de travail se tournent de plus en plus fréquemment vers les entreprises ultra-connectées pour mener des activités non salariées. Parmi ces missions, on peut citer la conduite de véhicules sur demande comme Uber ou encore les propositions des sites Internet qui mettent en relation entreprises et travailleurs indépendants pour des missions non salariées dans des domaines tels que le marketing, la comptabilité, la gestion de dossiers médicaux ou autres services. Par conséquent, de plus en plus de travailleurs sont responsables de leur propre formation.◆

by Charles Wallace Back to top
by Charles Wallace

Du Fonds Monétaire International à ce sujet « Toil & Technology »
http://bit.ly/ToilAndTech