COMPASS MAGAZINE #14
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CHANGEMENT CLIMATIQUE Pendant que les décideurs discutent, les experts se mettent au travail

Même si, lors de la Conférence pour le climat de Paris (COP 21), l’attention s’est surtout focalisée sur l’établissement d’accords contraignants afin de relever le défi du changement climatique, les experts en technologie ont réclamé à cor et à cri la mise en œuvre rapide de techniques déjà éprouvées.

Pendant la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) de 2015, plus connue sous le nom de Conférence pour le climat de Paris 2015, ou COP 21, 195 pays ont adopté le premier accord mondial légalement contraignant relatif au climat. Néanmoins, Stefaan Simons, doyen de la faculté d’ingénierie de Brunel University, à Londres, ne s’est pas tant intéressé aux négociations qu’au public inhabituel des salles de conférence où il s’exprimait : un groupe enthousiaste d’ingénieurs convaincus qu’ils disposent déjà de nombreuses réponses pour enrayer le changement climatique.

« Ce sentiment émanait de la base des participants », indique Stefaan Simons. N’oublions pas que pendant la COP 21 les gouvernements se sont engagés à respecter de strictes limites d’émission de dioxyde de carbone (CO2) au cours des prochaines décennies. « Beaucoup de groupes qui représentaient des réseaux d’ingénieurs disaient : « Oui, nous avons la technologie nécessaire. Allons-y. Nous qui sommes les praticiens, nous pouvons le faire. » Vous avez le droit d’être sceptique et beaucoup de gens le sont mais, la COP 21 a fait prendre conscience aux participants qu’il fallait se retrousser les manches. »

UN MONDE D’IDÉES

Diverses initiatives motivantes, mais limitées, voient le jour un peu partout pour prouver que la conception de solutions adaptées peut réduire l’impact de l’humanité sur la planète.

Au Zimbabwe, où les températures du veld Africain varient quotidiennement de 1,6 à 40 °C, les termites construisent de hauts monticules qui maintiennent l’air interne à la température nécessaire pour cultiver les champignons microscopiques dont elles se nourrissent. À Harare, la plus grande ville du pays, les architectes et ingénieurs ont dessiné le Eastgate Centre, un complexe de commerces et de bureaux, qui imite la structure des termitières. Ce bâtiment consomme 10 % d’énergie en moins qu’un immeuble classique de même taille. L’émission de gaz à effet de serre est considérablement réduite, les loyers sont 20 % moins chers que ceux d’un espace comparable dans les bâtiments traditionnels du quartier et les propriétaires économisent chaque année des millions sur les frais de climatisation.

De l’autre côté de la terre, en Bolivie, à plus 4 100 mètres au-dessus du niveau de la mer, sur le plateau andin, la ville d’El Alto domine La Paz, la capitale, qui se situe à 500 mètres plus bas. Le trajet en bus vers la capitale, où les maraîchers vendent les produits de leurs jardins et font leurs courses, peut prendre une heure. Grâce à un nouveau réseau de téléphériques, le trajet dure maintenant de 10 à 17 minutes et coûte bien moins cher qu’en train ou en bus.

Dans les rues animées de Barcelone, les urbanistes exploitant l’Internet des objets ont intégré des ordinateurs et des capteurs dans les bus, les arrêts de bus, les voitures, les parkings et les lampadaires au sein d’un système central de gestion dynamique, qui réduit le risque d’embouteillages, les émissions automobiles et les coûts énergétiques, améliore l’enlèvement des déchets et optimise l’intervention des secours.

LES VILLES AU CENTRE DE TOUT

« Les villes sont centrales. Elles constituent le pivot des activités économiques et se situent au carrefour des problèmes de changement climatique », déclare Brian Swett, directeur de l’immobilier urbain et durable pour l’Amérique pour Arup Group, une société mondiale de conception urbaine, de planification, d’études, d’ingénierie, de conseil et de services techniques. Arup, qui a dessiné l’Eastgate Centre inspiré des termitières à Harare, a récemment publié une étude en collaboration avec le groupe « C40 Cities Climate Leadership Group », détaillant les mesures que 66 villes et mégapoles ont déjà prises pour limiter le changement climatique.

« Les maires se positionnent en chefs de file, ce qu’ils ont fait lors des discussions de la COP 21 », explique Brian Swett. « Il s’agissait à la fois du plus grand rassemblement de chefs d’État et de gouvernement et du plus grand rassemblement de maires. C’était incroyable. »

Les experts prévoient que plus de 9,5 milliards de personnes peupleront la terre en 2050 et que 70 à 80 % d’entre elles vivront en ville. Les villes n’occupent que 3 % de la surface du globe, mais émettent jusqu’à 80 % des gaz à effet de serre, consomment 75 % des ressources naturelles et produisent la moitié des déchets mondiaux. « Nous ne disposons que d’une génération pour réparer cela », affirme Brian Swett.

TRAITER LE CLIMAT INTELLIGEMMENT

Des maisons intelligentes aux voitures intelligentes, la technologie et ses utilisateurs contribuent déjà à l’amélioration du climat par des centaines de petits gestes. L’objectif à présent, d’après les experts, est de diffuser massivement les technologies qui fonctionnent.

« Les maisons et les immeubles intelligents utilisent des technologies numériques pour réduire leur consommation d’énergie et mieux intégrer les énergies renouvelables », indique Roberta Bigliani, vice-présidente associée et directrice des régions Europe, Moyen-Orient et Afrique pour IDC Energy Insights. « Pensez au rôle très actif que jouent de nombreuses entreprises de service public dans le monde pour développer les véhicules électriques et les alimenter en énergies renouvelables, y compris par des ressources décentralisées. »

À titre d’exemple, San Diego Gas & Electric, en Californie, prévoit d’installer dans cet État 3 500 stations de recharge de véhicules électriques (VE) connectées dans le cadre de l’objectif de 1,5 million de véhicules à zéro émission en 2025. « Les services publics ont un rôle fondamental à jouer dans la décarbonisation de la société », affirme Roberta Bigliani. « Ils peuvent influencer le comportement des consommateurs dans le bon sens. »

« IL EXISTE TROIS GRANDS LEVIERS DE CHANGEMENT À L’ÉCHELLE DONT NOUS PARLONS : LA TECHNOLOGIE, LA FINANCE ET LA POLITIQUE. »

JOEL MAKOWER PRÉSIDENT ET DIRECTEUR DE LA RÉDACTION DE GREENBIZ GROUP EN CALIFORNIE

Les innovations en matière d’énergie déplacent également l’agriculture au cœur des villes, ce qui réduit le besoin de transport et les émissions de carbone correspondantes.

En 2015, à Singapour, qui importe 90 % de ses fruits et légumes, Panasonic Factory Solutions Asie Pacifique a par exemple lancé une exploitation maraîchère hors sol, dans un espace couvert de haute technologie. Sharp Corporation dispose d’une installation similaire cultivant des fraises à Dubaï. Sony, Toshiba et Fujitsu ont transformé des usines de semi-conducteurs au Japon pour y faire pousser des légumes hydroponiques destinés au marché local, et ce, deux fois plus vite que la culture traditionnelle. Aux États-Unis, Green Sense Farms produit 26 récoltes par an de laitue, chou kale, roquette et herbes aromatiques dans un entrepôt de 2 787 mètres carrés de l’Indiana, sans lumière naturelle, sans substrat, sans pluie, sans pesticide ni herbicide.

« Nous prévoyons 100 exploitations en Chine et 50 aux États-Unis », révèle Robert Colangelo, fondateur et directeur général de l’entreprise. « L’agriculture en intérieur élimine le problème des conditions météorologiques. Le niveau de rayonnement solaire n’entre plus en ligne de compte. »

DES SOLUTIONS POUR LES PAYS EN DÉVELOPPEMENT

Depuis des siècles, les fermiers du Kerala, sur la côte de Malabar, au sud-ouest de l’Inde, cultivent le riz sur des terrains fréquemment situés sous le niveau
de la mer. Étant donné la hausse du niveau des mers, C. M. A. Nayar, ingénieur électricien et spécialiste des services d’utilité publique qui vit au Kerala, conseille au gouvernement et aux grands entrepreneurs de son pays d’agir rapidement.

« LES VILLES SONT CENTRALES. ELLES CONSTITUENT LE PIVOT DES ACTIVITÉS ÉCONOMIQUES ET SE SITUENT AU CARREFOUR DES PROBLÈMES DE CHANGEMENT CLIMATIQUE. »

BRIAN SWETT DIRECTEUR DE L’IMMOBILIER URBAIN ET DURABLE POUR L’AMÉRIQUE POUR ARUP GROUP

Avec ses grandes villes très peuplées et des populations rurales isolées, une économie industrielle en développement, la croissance démographique et l’augmentation de la richesse, l’Inde est, selon C. M. A. Nayar, prête pour les technologies de captage du carbone, l’utilisation de la biomasse, la valorisation des déchets et les biocarburants.

« Les résultats dépendront en grande partie de notre capacité à réfléchir hors des sentiers battus et à trouver des solutions innovantes, par le biais de la recherche et développement, pour recycler le CO2 et aller vers une économie de l’hydrogène », soutient-il. « Ceci devrait être la priorité absolue de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques. »

De tels programmes se heurtent néanmoins à la question du financement. Selon le « World Energy Outlook Special Briefing for COP21 », le secteur de l’énergie sera à lui seul appelé à investir 13,5 billions de dollars US au cours des quinze prochaines années pour tenir les engagements pris à Paris. La somme de 8,3 billions de dollars US serait consacrée à l’amélioration de l’efficacité des transports, des bâtiments et de l’industrie, tandis que le reste serait affecté à la décarbonisation du secteur de l’énergie.

Les recommandations de C. M. A. Nayar pour l’Inde sont concises. Stimuler la production d’électricité à partir de sources renouvelables pour qu’elle atteigne au moins un tiers de l’électricité produite par les centrales thermiques conventionnelles. Investir dans les programmes faisant appel à la biomasse et à la valorisation énergétique pour capter le CO2. Mettre en œuvre un cadre légal imposant l’installation de systèmes à énergie verte chez les particuliers et dans les entreprises. Développer un système réparti de fourniture d’électricité dans tout le pays, en particulier dans les villages reculés. Investir dans les technologies propres utilisant le charbon et dans les technologies de captage du carbone pour aider les entreprises de service public à moderniser leurs installations.

« Cela peut sembler titanesque, mais nous y parviendrons si nous suivons une démarche intégrée d’élimination des déchets et de production d’électricité », commente C. M. A. Nayar. « La capacité de l’Inde à réagir au changement climatique, comme les autres pays en développement, dépend également des pays riches, qui ont l’argent et la technologie dont les pays pauvres ont besoin. »

LE POTENTIEL DU TIERS MONDE

Joel Makower, président et directeur de la rédaction de GreenBiz Group en Californie, qui produit un rapport annuel sur l’état du « green business », a rencontré de nombreux PDG pendant la conférence de Paris. Il est convaincu que non seulement les entreprises doivent aider les pays moins prospères à respecter l’environnement, mais que leurs efforts seront récompensés sur le plan économique.

« De nombreuse entreprises ont des chaînes d’approvisionnement très longues, qui s’étendent jusque dans les villages d’Asie, d’Afrique et d’Amérique du Sud, parce qu’ils fabriquent certains produits que nous achetons, aux États-Unis, en Europe et au Japon », explique Joel Makower. Ces marchés forment la base d’une pyramide économique mondiale qui représente de futurs marchés. « Des milliards de gens accèdent à la classe moyenne, non pas aux États-Unis, mais en Afrique, en Inde et dans le Sud-Est asiatique », indique Joel Makower. « Améliorer leur qualité de vie revient à améliorer les futurs marchés, c’est aussi simple que cela. »

Joel Makower souligne que la conférence de Paris différait des éditions précédentes sur un point important. « Les précédentes conférences se concentraient sur le coût des actions à mettre en œuvre. En 2015, il a été uniquement question de saisir l’opportunité offerte. Il existe trois grands leviers de changement à l’échelle dont nous parlons : la technologie, la finance et la politique. Je ne pense pas qu’il y ait d’obstacle technologique, pas plus que d’obstacle financier. La politique est par conséquent le grand sujet sur lequel se pencher. »

LE TEMPS PRESSE

Un mois après la fin de la COP 21, les scientifiques du laboratoire national Lawrence Livermore de Californie ont ajouté un élément d’urgence aux travaux de la convention, en signalant qu’au cours des 18 dernières années, les océans ont absorbé en énergie l’équivalent de la moitié de la hausse anthropique des températures depuis 1865. Cette hausse due à l’activité humaine équivaut à l’explosion d’une bombe atomique d’Hiroshima chaque seconde pendant 75 années consécutives. Dans un article publié par CBC Canada, l’équipe du laboratoire Lawrence Livermore indique que les océans, qui absorbent plus de 90 % de l’énergie thermique anthropique, sont presque arrivés à saturation.

En 2018, les pays qui se sont réunis à Paris se retrouveront pour examiner à nouveau les idées de réduction des émissions débattues pendant la COP 21. Les experts du monde entier conviennent cependant qu’il existe d’ores et déjà un grand nombre de solutions. Ce dont le monde a le plus besoin est la volonté de les appliquer à l’échelle mondiale. ◆

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de Dan Headrick

Le blog C40 Cities à :http://bit.ly/C40

World Energy Outlook 2015 à:http://bit.ly/WorldEnergy

Les solutions techniques pour le changement climatique par L’Université d’Harvard: http://bit.ly/AffordableandSustainable