COMPASS MAGAZINE #14
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ÉNERGIE & PROCÉDÉS L’ÉNERGIE EN MOUVEMENT : Les tendances du marché obligent le secteur de l’énergie à augmenter son rythme d’évolution

Les détracteurs ont prédit depuis longtemps que la pollution, l’épuisement des ressources ou encore un accident nucléaire majeur entraîneraient la fin de l’énergie issue du charbon, du pétrole, du gaz naturel et de l’uranium. Pour l’heure, ces prédictions ne se sont pas réalisées. Cependant, les forces du marché se détournent peu à peu des centrales à combustibles fossiles et nucléaires, trop longues à établir dans un marché en rapide évolution.

Johannes Teyssen pense qu’un agriculteur bavarois devrait pouvoir stocker l’énergie solaire excédentaire dans la batterie de sa BMW électrique et la revendre au réseau lorsque les prix sont élevés, ou encore programmer sa machine à laver pour démarrer lorsqu’elle reçoit l’information de l’Internet of Everything (IoE) que les prix de l’énergie sont bas.

On comprend mieux pourquoi J. Teyssen, directeur général d’E.ON, un géant allemand de l’énergie, a annoncé en novembre 2014 un plan ambitieux visant à séparer les activités de production issues principalement du nucléaire et des combustibles fossiles et celles de la distribution d’énergie. Cette décision n’est pas survenue en raison de l’aspect dangereux ou polluant de ces sources d’énergie, mais plutôt parce qu’elles ne sont plus compétitives sur le marché de l’énergie en constante évolution. Grâce aux recettes générées par les ventes, J. Teyssen préfère se focaliser sur les « solutions client » : les compteurs intelligents, le conseil et la distribution d’énergies renouvelables.

UNE PRODUCTION DÉCENTRALISÉE

Les analystes l’appellent « rampe de distribution », c’est-à-dire l’interface entre les systèmes de distribution électrique exploités par les opérateurs et le nombre croissant de systèmes de contrôle et de technologies de gestion de l’énergie maîtrisés par les consommateurs. E.ON définit ce positionnement comme le meilleur pour s’imposer sur le marché actuel. « C’est une période très dynamique pour un secteur qui n’est pourtant pas réputé pour son dynamisme », déclare Andrew Spitzer, conseiller en capital et acquisitions chez Harris Williams & Company, basé aux États-Unis. « La réaction des opérateurs sera vraiment intéressant à observer. Jusqu’à présent, le secteur de l’énergie avait été relativement lent à s’adapter. »

« C’est une période très dynamique pour un secteur qui n’est pourtant pas réputé pour son dynamisme. »

ANDREW SPITZER CONSEILLER EN CAPITAL ET ACQUISITIONS, HARRIS WILLIAMS & COMPANY

Mais cette lenteur du secteur est une tendance qui change. L’amélioration des technologies de distribution de l’énergie, la réglementation sur les émissions de carbone, les réseaux intelligents reliés à Internet et l’évolution vers des stratégies d’investissement mondiales qui favorisent les sources d’énergies renouvelables ont transformé le terrain de jeu des entreprises historiques qui utilisent les énergies fossile et nucléaire.

L’entrée de nouveaux acteurs de haut niveau tels que Google et Apple sur ce marché a également changé la donne. Ces entreprises de haute technologie évoluent vers une monétisation des mégawatts. En 2014, par exemple, Google a racheté Nest Labs, fabricant de thermostats pour les particuliers qui gèrent leurs dépenses énergétiques via Internet. La société EnerNOC, située à Boston, spécialisée dans les logiciels d’intelligence énergétique, a racheté la start-up canadienne Pulse Energy pour aider les consommateurs à économiser l’énergie en analysant leurs données de consommation. Le Home Kit proposé par Apple cible la gestion des demandes énergétiques dans les foyers et les entreprises.

LA NOUVELLE STRATÉGIE ÉNERGÉTIQUE

Les règles qui dominent les marchés de l’énergie sont également en mutation pour répondre aux nouveaux acteurs présents sur le marché des nouvelles matières premières. Ces règles incluent les protocoles, les droits et les conditions tarifaires ainsi que des répartitions objectives et clairement définies des coûts. Au fur et à mesure que les règles changent, les opérateurs et les autorités de régulation testent de nouveaux modèles commerciaux et différentes plateformes de marché.

Des programmes pilotes menés au Danemark et aux Pays-Bas, par exemple, montrent le fonctionnement des réseaux énergétiques basés sur le modèle de pairs, effectifs sur les marchés locaux de l’énergie, en quasi temps réel. Ces programmes associent des micro-équipements de production combinée de chaleur et d’électricité (CHP), des appareils et des compteurs intelligents, des véhicules électriques et des panneaux solaires placés sur les toits. Un logiciel de plateforme de marché fait le bilan de l’offre et de la demande dans les groupes approvisionnés.

En Allemagne, au Royaume-Uni et en Nouvelle-Zélande, les autorités de régulation expérimentent de nouvelles formes de tarification et de programmes d’incitation afin de réduire les coûts des systèmes de distribution. La ville américaine d’Austin, au Texas, a adopté un tarif pour l’énergie solaire censé refléter la valeur nette de la distribution de cette énergie au réseau, prenant également en compte les impacts sur les pertes en ligne, la capacité de production, les capacités de transmission et de distribution, et les avantages pour l’environnement.

Si de nombreux Européens ont depuis longtemps la possibilité de changer de fournisseur d’électricité, la concurrence énergétique est un phénomène encore nouveau aux États-Unis, où plus de 13 millions de consommateurs d’électricité (sur un total de 320 millions d’habitants) de 24 états sont désormais desservis par des marchés régulés mais concurrentiels de distribution de l’énergie. Selon l’institut Rocky Mountain, une fondation de recherche et d’éducation à but non lucratif visant à promouvoir une utilisation efficace et durable des ressources, ces marchés « pourraient fournir une plateforme de ressources distribuées permettant d’effectuer des transactions basées sur la valeur sur les réseaux, sous réserve de programmes d’incitation adaptés ». En d’autres termes, un système qui permet aux informations, à l’énergie et aux transactions de prendre plusieurs directions et qui peut être utilisé par différents acteurs aux rôles divers, influençant la production énergétique, sa distribution, sa consommation, ses prix, sa qualité et la fiabilité du réseau. Ceci nécessite que les gouvernements équilibrent les coûts entre toutes les parties par de nouvelles politiques de prix, des réglementations et des programmes d’incitation.

LES PETITES NOUVELLES

Les observateurs admettent que, jusqu’à présent, les énergies alternatives attirent l’attention simplement parce qu’elles sont nouvelles.

« Il manque pourtant un élément capital dans le prix de l’énergie : une infrastructure qui offre une énergie fiable même lorsque les nuages cachent le soleil et que le vent ne souffle plus », affirme Andrew Sowder, responsable technique du programme de technologie nucléaire avancée de l’Electric Power Research Institute (EPRI), institut américain à but non lucratif. « Avec les énergies renouvelables, on a toujours un problème avec la qualité de l’énergie et on doit recourir à des technologies de stockage : les batteries. La pile à combustible et les technologies des batteries s’améliorent. On peut s’attendre de façon raisonnable à ce que cela continue dans les années à venir, et c’est sur cela que les investisseurs doivent miser. Vous allez peut-être parier là-dessus, mais si ça ne marche pas ? »

« Il manque pourtant un élément capital dans le prix de l’énergie : une infrastructure qui offre une énergie fiable même lorsque les nuages couvrent le soleil et que le vent ne souffle plus. »

ANDREW SOWDER RESPONSABLE TECHNIQUE SUPÉRIEUR, PROGRAMME DE TECHNOLOGIE NUCLÉAIRE AVANCÉE, ELECTRIC POWER RESEARCH INSTITUTE

Dans un tel scénario, explique A. Sowder, les ressources énergétiques classiques comme le nucléaire et le charbon serviraient de rempart contre la volatilité liée à la production des énergies renouvelables. Actuellement, le défi majeur des opérateurs du secteur de l’énergie va au-delà de l’aspect technologique. Ils doivent prendre les devants pour mener la transition énergétique, ou bien rester en rade si les marchés le font sans eux. « Ce défi attire l’intérêt des personnes qui ont un bon sens du risque », ajoute-t-il. « Et le commercial doit en être le moteur. C’est un cas d’étude pour les services publics. »

de Dan Headrick Retour en haut