COMPASS MAGAZINE #14
COMPASS MAGAZINE #14

INNOVATION OUVERTE Des idées externes à l’organisation pour redynamiser l’innovation d’entreprise

Comme les individus, les entreprises peuvent déployer des méthodes éprouvées pour résoudre des difficultés et évaluer des opportunités. Quelle que soit leur efficacité, ces « procédures opérationnelles standards » n’en restent pas moins fermées aux idées nouvelles et méthodes de travail plus performantes. Collaborer avec des acteurs externes, processus appelé « innovation ouverte », peut contribuer à redynamiser l’innovation, réduire les risques, accélérer l’identification et la mise en place de solutions.

Deux cerveaux valent mieux qu’un. Faites plancher plusieurs personnes sur le même problème et vous maximiserez les chances de trouver une réponse innovante.

L’innovation ouverte, concept décrit en 2003 par Henry Chesbrough, professeur adjoint à la Haas School of Business de l’université de Californie à Berkeley, dans son livre Open Innovation: The New Imperative for Creating and Profiting from Technology, applique la même idée aux individus et aux entreprises. Aussi appelée innovation externe ou en réseau, l’innovation ouverte permet aux entreprises de passer d’un processus d’innovation basé uniquement sur des ressources internes à un processus impliquant des ressources externes.

L’EFFET MULTIPLICATEUR

En conjuguant le savoir disponible dans une entreprise et la contribution des partenaires, clients, consultants, laboratoires gouvernementaux, du crowdsourcing et d’autres sources, on augmente de manière exponentielle les intrants de l’entreprise et ses chances de trouver une solution vraiment innovante. Développer leur matière grise par l’introduction de nouvelles idées et méthodes de travail au sein d’une culture établie est l’une des raisons principales qui pousse des entreprises à racheter d’autres sociétés et conclure des partenariats stratégiques. « Les entreprises ne peuvent plus se permettre d’agir seules », écrit Martin Curley, vice-président et directeur d’Intel Labs Europe dans sa lettre publiée dans Journal of Innovation Management. « Le concept de concurrence évolue et souvent, plutôt que la performance d’une entreprise ou d’une organisation individuelle, c’est la force de l’écosystème auquel elles participent qui s’avère le facteur différenciateur du succès, de la médiocrité ou même de l’échec. »

« LA FORCE DE L’ÉCOSYSTÈME AUQUEL [LES ENTREPRISES] PARTICIPENT EST SOUVENT LE FACTEUR DIFFÉRENCIATEUR DU SUCCÈS, DE LA MÉDIOCRITÉ OU MÊME DE L’ÉCHEC. »

MARTIN CURLEY VICE-PRÉSIDENT ET DIRECTEUR, INTEL LABS EUROPE

Mais pourquoi une idée qui remonte à 12 ans prend-elle tout son sens aujourd’hui ? Cela s’explique en partie par le caractère évolutif de la concurrence. « Les méthodes historiques de type Kaizen, consistant à répéter l’innovation, ne suffisent plus à protéger les entreprises actuelles des nouveaux concurrents », déclare Gary Barnett, directeur de la technologie de AirSensa, start-up écologique à but non lucratif basée au Royaume-Uni. Autre raison : l’avènement des réseaux sociaux, les outils de social listening, les tableaux de bord, la recherche de données non structurées, le crowdsourcing, l’analyse du Big Data ont permis de solliciter, récolter, analyser et agir sur la base des contributions des partenaires, des clients et du public au sens large. Pourvue de ces outils, l’innovation ouverte est devenue possible et abordable presque n’importe où et avec la quasi-totalité des acteurs.

UN DIALOGUE CONSTRUCTIF

Les médias sociaux ont ouvert les canaux de communication, permettant plus facilement d’écouter les clients et les partenaires, et d’agir en conséquence. Utilisés dans l’entreprise, les outils de type médias sociaux permettent aux collaborateurs de localiser des experts internes, soumettre des idées et obtenir des retours de toute l’entreprise. Comme les discussions se multiplient, particulièrement chez ceux qui n’interagissent pas couramment, l’innovation fait surface plus facilement et plus fréquemment.

Les entreprises doivent toutefois reconnaître que ces outils fonctionnent uniquement dans une culture encourageant la libre-pensée et la liberté d’expression. Si on pense être censuré, exclu ou jugé, on ne participera pas. La participation doit aussi faire l’objet d’une totale transparence. Tous les retours sont précieux, aucune contribution ne doit être écartée.

Un bon moyen de dynamiser la participation au sein des entreprises peu habituées à l’innovation ouverte consiste à organiser des compétitions, comme les « hackathons » proposés par IBM, les Open Innovation Centers de Samsung, l’Open Innovation Challenge de Nokia, la compétition Innovation Fellows de Philips et le défi Ecomagination Challenge de GE. Les communautés de créateurs, les Fab Labs, les réseaux d’innovation, les concentrateurs d’idées et les plateformes de financement participatif offrent des opportunités supplémentaires pour recueillir de nouvelles idées et encourager les collaborateurs à se creuser les méninges pour innover.

LE DÉFI DE LA CULTURE

Toute entreprise qui adopte une approche d’innovation ouverte doit néanmoins se préparer à surmonter certains obstacles. Les « facilitateurs » d’innovation professionnels connaissent la situation. « Une culture interne peut être un frein majeur pour maintenir un environnement innovant », explique Martin Duval, président et COO de Bluenove, entreprise française spécialisée dans le conseil et les services en innovation ouverte.

Les innovateurs et influenceurs internes sont des atouts essentiels, mais des années d’expérience, de réussites et d’échecs peuvent conduire à des préjugés et à une résistance. Sandy Carter, directrice générale Ecosystems and Social Business Evangelism chez IBM, raconte l’histoire d’une entreprise étrangère qui a envoyé une équipe dans la Silicon Valley pour étudier l’innovation ouverte. À leur retour, ces collaborateurs plein d’idées novatrices se sont heurtés à une forte résistance interne. Un an plus tard, frustrés par les obstacles et le manque d’intérêt manifesté par leur entreprise, tous les membres de l’équipe avaient démissionné.

« Il faut écouter tous ceux qui s’expriment et parler à tous ceux qui écoutent », explique Gary Barnett. Écouter les plus jeunes membres d’une entreprise est particulièrement important. « Ils permettent d’éviter de tomber dans le piège qui consiste à toujours écouter les personnes qui font les mêmes erreurs que nous », ajoute-t-il. La génération Y, plus douée en technologie, entrevoit souvent des possibilités auxquelles les experts chevronnés n’auraient pas forcément songé, les possibilités qui favorisent un changement radical.

En fin de compte, le meilleur moyen de développer une culture d’innovation consiste à s’ouvrir aux idées nouvelles, aux plateformes et aux méthodes de dialogue qui les facilitent. Les technologies modernes favorisent plus que jamais l’innovation ouverte. Toutefois, il est crucial que les entreprises avant-gardistes examinent les opportunités avec ouverture d’esprit. ◆

Allan Behrens est directeur général de Taxal, fournisseur de services professionnels d’analyse, conseil et de recherche aux utilisateurs informatiques ainsi qu’aux entreprises de produits et services. Il siège au conseil de l’organisation Manufacturing Services Thought Leadership Network, au Royaume-Uni, et a assuré la présidence du forum Engineering Solutions, ainsi que la vice-présidence de la Computer Suppliers Federation, encourageant une exploitation plus rentable de la technologie dans la production européenne.

de Allan Behrens Retour en haut