COMPASS MAGAZINE #14
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LA COMPÉTITION POUR L'EAU Les signes d’une pénurie d’eau imminente se multiplient dans le monde entier

Changement climatique, surconsommation, croissance démographique, augmentation de la demande alimentaire et énergétique, mauvaise adéquation géographique entre l’eau et celle des populations etc. Tous ces facteurs pèsent sur les ressources hydriques de la planète et suscitent une inquiétude mondiale croissante. 

Le constat est universel et les solutions sont rares. 

La plupart des enfants apprennent à l’école que l’eau recouvre plus des deux tiers de la surface de la Terre. Mais celle-ci est en grande partie salée, donc impropre à la consommation, à l’agriculture ou à un usage industriel. Du fait de l’accélération du changement climatique, de l’explosion démographique et des besoins alimentaires associés, auxquels s’ajoute la concurrence accrue pour les ressources naturelles rares, l’accès à l’eau douce est devenu un défi majeur dans de nombreuses régions du monde. 

L’Institut des ressources mondiales, organisme de recherche à but non lucratif, estime que plus d’un milliard de personnes vivent dans des régions à faibles ressources hydriques et que 3,5 milliards d’individus pourraient manquer d’eau d’ici à 2025.

En Syrie, par exemple, la grave sécheresse de 2007-2010 a chassé près de deux millions d’agriculteurs des campagnes vers les villes et renforcé la tension sociale, ce qui a entraîné le soulèvement contre le pouvoir en place. Le conflit syrien qui s’ensuivit est à l’origine de la plus grande migration humaine depuis la seconde guerre mondiale et les pays européens se déchirent sur le fait d’accueillir ou non les réfugiés et sur les lieux où les loger.

40%

La demande en eau sera probablement supérieure de 40% à l’offre en 2030, selon un rapport du Forum économique mondial de 2016.

« Tout le Moyen-Orient est très sec depuis plusieurs années », déclare Majd Hamdan, directeur général adjoint du Centre international de recherche agricole dans les régions sèches, à Damas, capitale de la Syrie. « La Syrie vient de connaître quelques années très sèches. Le cycle de la sécheresse, autrement dit, l’alternance d’années sèches et humides, se raccourcit et les sécheresses sont, à présent, beaucoup plus fréquentes. »

Il n’y a pas qu’au Moyen-Orient que la pénurie d’eau a dégénéré en conflit. L’Afghanistan, par exemple, s’est plaint que les pays voisins lui volaient son eau. Les États-Unis ont été accusés de saper le travail des agriculteurs mexicains, en détournant tellement d’eau de la rivière Colorado que, lorsque qu’elle atteint le nord-ouest du Mexique, son niveau est si faible qu’elle est contaminée par les remontées d’eau salée de la mer de Cortez et ne peut plus servir à l’irrigation.

Parallèlement, en Inde, en septembre dernier, au moins deux personnes sont mortes, à Bangalore, centre technologique du pays, lors d‘émeutes liées à l’eau après une décision de la Cour suprême indienne qui a ordonné l’ouverture des réservoirs du fleuve Cauvery, en faveur des paysans frappés par la sécheresse, dans l’État du Tamil Nadu. La sécheresse a été aggravée une surexploitation chronique des nappes phréatiques à cause de forages sous terrain.

Les perspectives sont tellement sombres que le Forum économique mondial indique, dans son rapport de 2016 sur les risques planétaires, que les crises liées à l’eau comptent maintenant parmi les principales menaces pesant sur la prospérité du monde, juste derrière le changement climatique et les armes de destruction massive.

L’une des raisons à cela est que, en 2030, la demande en eau sera probablement supérieure de 40% à l’offre, car il faudra augmenter de moitié la production alimentaire pour nourrir une population mondiale croissante.

Le US National Intelligence Council (NIC) a identifié le défi lié à l’eau, l’énergie et l’alimentation comme étant l’une des quatre « mégatrends » auxquelles sera confrontée la planète en 2030. « De nombreux pays n’auront probablement pas les moyens d’éviter les pénuries alimentaires et le manque d’eau, sans une aide massive de l’extérieur », estime le NIC.

DE L’EAU ET DU BUSINESS

Outre les conséquences politiques, le monde des affaires découvre à présent qu’il doit se préparer à des changements radicaux en ce qui concerne l’accès à l’eau, déclare Torgny Holmgren, directeur général de l’Institut International de l’Eau de Stockholm.

« Il y a cinq ans, l’eau n’était pas un problème », rappelle-t-il. « C’est à présent la question prioritaire et le principal risque financier pour de nombreuses entreprises. »

PepsiCo, par exemple, a annoncé en octobre, qu’elle avait pour objectif d’augmenter de 15 %, d’ici 2025, l’efficacité de l’utilisation de l’eau chez ses fournisseurs agricoles directs, dans les régions soumises à un stress hydrique.

Le risque ne se limite pas aux entreprises mondiales du secteur agroalimentaire, même si, à l’image de PepsiCo, elles se préparent à un manque d’eau sur toute la planète.

« L’EAU EST DEVENUE LE PRINCIPAL RISQUE FINANCIER POUR LES ENTREPRISES. ELLE JOUE EGALEMENT UN ROLE PREPONDERANT DANS LES DECISIONS D’INVESTISSEMENT. »

TORGNY HOLMGREN DIRECTEUR GENERAL INSTITUT INTERNATIONAL DE L’EAU DE STOCKHOLM

D’après Torgny Holmgren, l’eau est un sujet d’inquiétude pour de nombreuses entreprises, des assureurs, qui doivent évaluer les risques associés, tels que l’arrêt de centrales électriques par manque d’eau, aux fabricants textile qui, comme en Suède, dépendent de l’irrigation des champs de coton pour leurs collections.

« Le secteur privé a clairement compris que l’eau n’est plus une ressource allant de soi », remarque Torgny Holmgren. « L’eau est devenue le principal risque financier pour les entreprises. Elle joue également un rôle prépondérant dans les décisions d’investissement. »

En fait, l’importance de l’eau est telle dans les décisions d’investissement actuelles que l’Institut des ressources mondiales a créé Aqueduct, une plateforme de visualisation des risques liés à l’eau, afin d’aider les entreprises, les États et les investisseurs à comprendre les risques et les opportunités, et ainsi, à mieux gérer les ressources hydriques mondiales. Aqueduct est à la disposition du monde des affaires sur l’outil BMAP de Bloomberg.

DÉPLACEMENT DES POPULATIONS

Ghislain de Marsily, hydrologue et professeur émérite à l’Université Pierre et Marie Curie et à l’Ecole des Mines ParisTech, pense que le plus grand problème est de savoir si les populations vont continuer à vivre et à produire de la nourriture dans les zones arides ou si elles vont migrer vers des régions plus riches en eau.

« La conséquence sera un exode massif des populations, comme celui que nous voyons actuellement entre le Moyen-Orient et l’Europe », déclare-t-il. « Je vois la même chose se produire en Afrique, à très grande échelle. »

Ghislain de Marsily remarque que l’agriculture consomme actuellement, pour l’irrigation, près de 70 % de toutes les eaux souterraines stockées dans les nappes phréatiques. En comptant l’eau de pluie, l’agriculture représente 90 % de la consommation d’eau mondiale. Si l’on ajoute à cela le fait que le besoin en eau des centrales électriques aura grimpé de 85 % en 2035, selon les prévisions de l’Agence internationale de l’énergie, nous allons au-devant d’une pénurie historique.

« Le problème actuel est que la demande en eau de l’agriculture et des grands centres urbains est si importante qu’elle a réduit les nappes phréatiques de Californie et d’autres régions à un niveau dangereusement bas », alerte Ghislain de Marsily. « Il faut une génération pour renouveler les nappes. »

« LA CONSÉQUENCE SERA UN EXODE MASSIF DES POPULATIONS, COMME CELUI QUE NOUS VOYONS ACTUELLEMENT, ENTRE LE MOYEN-ORIENT ET L’EUROPE. LA MÊME CHOSE SE PRODUIRA, EN AFRIQUE, À TRÈS GRANDE ÉCHELLE. »

GHISLAIN DE MARSILY HYDROLOGUE ET PROFESSEUR ÉMÉRITE, UNIVERSITÉ PIERRE ET MARIE CURIE ET ECOLE DES MINES PARISTECH

Au-delà de la Californie, la nappe phréatique Ogallala qui s’étend sur huit États des États-Unis, du Dakota du Sud au Texas, et d’autres nappes phréatiques en Inde et en Chine, ont atteint un niveau critique, après des années de surexploitation. « Voyez cela comme un compte d’épargne bancaire. Il est indispensable de le créditer après y avoir fait des retraits durant des années difficiles », explique l’hydrologue.

Pendant ce temps, l’épuisement des ressources en eau va continuer. Betsy Otto, directrice du Programme mondial de l’eau, à l’Institut des ressources mondiales indique que le changement climatique bouleverse les conditions atmosphériques, ce qui se répercutera inévitablement sur l’agriculture.

À titre d’exemple, la cellule de Hadley, un système de circulation atmosphérique qui fait monter l’air chaud de l’équateur et le redistribue aux latitudes moyennes des hémisphères nord et sud, s’étend vers les pôles.

Cette « extension de la cellule de Hadley » se traduira par une diminution des précipitations dans la région méditerranéenne, le sud de l’Europe, sous les latitudes moyennes d’Afrique, aux États-Unis et en Amérique du Sud, et ce, dans moins de quatre ans.

« Il existe un large consensus sur le fait que la pluviométrie diminuera dans ces zones, que des régions du Moyen-Orient et du bassin méditerranéen feront face à une forte hausse des températures », précise Betsy Otto. « La combinaison de ces deux facteurs est donc redoutable. »

LA FIN DE LA GRATUITÉ

L’accroissement des pénuries d’eau, dues aux changements météorologiques, sont des problèmes d’origine humaine qui demeurent sans solution. La plus grande difficulté à surmonter est peut-être que l’eau est considérée, dans bien des régions du monde, comme une ressource gratuite que rien n’incite vraiment à utiliser avec parcimonie.

Claudia Ringler, directrice adjointe de la division environnement et technologie de production à l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires de Washington, indique que ce problème est apparu dans les années 1980, lors de l’installation de pompes en Afrique et en Asie. Les paysans ont ainsi pu faire des récoltes à la saison sèche, ce qui a réduit la famine.

« Ils ne savent pas quand ils auront de l’électricité, alors ils pompent comme des fous quand ils en ont », explique Claudia Ringler. « Le manque de fiabilité de l’alimentation électrique est l’une des principales raisons pour lesquelles les agriculteurs n’utilisent pas l’eau comme auparavant. »

La Banque asiatique de développement et la Banque mondiale ont préconisé la suppression des subventions pour l’électricité, mais les hommes politiques craignent une révolte des agriculteurs démunis, qui bénéficient actuellement d’une électricité gratuite ou subventionnée. Cela s’est produit en Inde, où les lobbys des agriculteurs ont provoqué la chute de ministres importants.

Au lieu de supprimer les subventions, l’Institut international de gestion de l’eau (IWMI) a proposé que le gouvernement du Gujarat, en Inde, fournisse aux agriculteurs de l’électricité de qualité, sur un réseau distinct, pendant une durée quotidienne limitée et à un prix abordable. « Les agriculteurs ont ainsi diminué leur consommation d’eau, car ils n’ont plus besoin de laisser constamment les pompes en marche », se félicite le directeur général de l’IWMI, Jeremy Bird.

MESURER PERMET DE GÉRER

Si les analystes s’accordent sur les causes et la gravité croissante de la pénurie, les efforts de surveillance et de gestion de l’eau sont moins uniformes. 

« La disparité de la gestion de l’eau représente un obstacle », déclare Angeline Kneppers, spécialiste de l’eau pour le secteur ressources naturelles chez Dassault Systèmes. Les ingénieurs ont l’habitude de dire: « Si vous ne pouvez pas le mesurer, vous ne pouvez pas le gérer » et c’est tout à fait vrai pour l’eau. Nous devons modéliser les systèmes de gestion des eaux dans leur globalité. »

« LA DISPARITE DE LA GESTION DE L’EAU REPRESENTE UN OBSTACLE. NOUS AVONS BESOIN DE MODELISER LES SYSTEMES DE GESTION DES EAUX DANS LEUR GLOBALITE.  »

ANGELINE KNEPPERS SPECIALISTE DE L’EAU POUR LE SECTEUR RESSOURCES NATURELLES, DASSAULT

D’après Angeline Kneppers, l’Internet des objets (IdO) et les dernières technologies de télédétection pourraient fournir les données nécessaires au suivi de la solidité des écosystèmes et à l’établissement d’estimations pertinentes des ressources hydriques.

Le fait d’équiper les grandes zones urbaines de réseaux de capteurs d’eau sans fil intelligents et de faible puissance, par exemple, nous aiderait à prédire l’offre et la demande, à identifier les fuites, à repérer et atténuer les pollutions microbiologiques et chimiques, à gérer les précipitations et les inondations, et à distribuer aux usagers une eau dont la qualité correspond à des besoins spécifiques.

Les industriels pourraient disposer d’une eau spécialement traitée pour leurs installations de production ou pourraient bénéficier de réductions de prix en cas de réutilisation de l’eau en circuit fermé.

Pour l’agriculture, le suivi assuré à travers l’IdO améliore déjà dans certaines régions du monde les récoltes, en adaptant précisément l’irrigation aux besoins spécifiques des cultures, tout en détectant et en évitant les pertes de nutriments et de pesticides.

« Nous avons amélioré la gestion des bassins fluviaux et cela commence à se voir », affirme Angeline Kneppers. « Plus nous pouvons recueillir et analyser de données, mieux nous pouvons gérer et donner un prix à l’eau, afin que son utilisation durable entre enfin dans les mœurs. »

LA SOLUTION DE SINGAPOUR

Singapour est un petit État insulaire, situé à la pointe sud de la Malaisie. Bien que son grand voisin dispose d’eau en abondance, Singapour a décidé, pour des raisons de sécurité, de devenir autosuffisante à cet égard. Selon les experts, Singapour possède l’un des systèmes de gestion de l’eau les plus efficaces de la planète.

« Nous avons construit de nouveaux réservoirs, élargi les zones de captage, raccordé toutes les habitations au tout-à-l’égout et dépollué les bassins hydrographiques pour pouvoir utiliser les eaux », explique Harry Seah, directeur de la technologie à l’agence nationale de l’eau de Singapour. Le pays a construit 17 réservoirs de collecte des eaux pluviales, clairement séparés des collecteurs d’eaux usées, pour qu’elles ne soient pas souillées.

Le tournant majeur pour la politique de l’eau à Singapour a été le retraitement des eaux usées en eau utilisable appelée NEWater grâce l’utilisation d’une technologie à base de membranes améliorées et d’ultraviolets. Principalement canalisée vers les sites industriels et utilisée dans la climatisation, une faible quantité de la NEWater (environ 2,5 % de la consommation totale quotidienne) est également injectée dans les réservoirs et mélangée à l’eau de pluie. Cette eau brute est ensuite traitée avant son entrée dans le réseau d’eau potable. Singapour est l’un des rares pays du monde à consommer des eaux usées recyclées, mais Harry Seah soutient que la population n’a pas exprimé de réticence, après que les scientifiques aient déclaré la NEWater sans danger.

Le gouvernement a également dépensé 500 millions de dollars de fonds publics pour stimuler les nouvelles technologies. « Nous avons plus de 180 compagnies des eaux et plus de 20 centres de recherche », signale Harry Seah. Les usines de dessalement et les usines de NEWater du pays sont dirigées par des entreprises privées. ◆
 

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by Charles Wallace

Pour plus d'informations, rendez-vous sur :
aqueduct.wri.org