COMPASS MAGAZINE #14
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DÉCRYPTER LE CODE La génomique progresse. Qu’en est-il des questions de confidentialité ?

Les coûts de détermination du code génétique d’un individu par séquençage de l’ADN ont fortement chuté. Il en résulte que les tests individuels sur des patients pour des maladies causées par la mutation d’un gène unique sont devenus monnaie courante. Toutefois, le « traitement » génétique des maladies complexes et chroniques est encore hors de portée.

Pour combler ce fossé, des projets d’envergure mondiale réalisent le séquençage de vastes groupes d’individus à la recherche d’échantillons – et soulèvent d’importantes questions d’éthique. Il y a plus de dix ans, le séquençage du premier génome humain par des généticiens, dans le cadre du Projet Génome Humain, a engendré un optimisme sans bornes concernant sa valeur pour la médecine. Les chercheurs annonçaient l’avènement d’une ère de diagnostics de précision, de traitements sur mesure adaptés à la carte génétique de chacun et de remèdes révolutionnaires tant pour les maladies génétiques rares que les maladies chroniques courantes.

Il a fallu dix ans et un investissement de US$3 milliards pour décoder le génome humain. Aujourd’hui, le coût de la cartographie du code génétique d’un être humain n’est plus que d’environ US$1 000 et peut être réalisée en quelques jours. Pourtant, décoder 6 milliards de paires de base pour plus de 20 000 gènes dans l’ADN d’un individu est loin d’être une opération instantanée.

« S’il y a une chose que nous avons apprise depuis que le Projet Génome Humain a été mené à bien, c’est que la relation entre les gènes et les traits humains est bien plus complexe que nous n’aurions pu l’imaginer », écrivait en décembre 2012 Timothy Caulfield, titulaire de la Chaire de Recherche du Canada en Droit et Politique de la Santé de l’université d’Alberta, dans l’éditorial du Globe and Mail, un journal canadien à diffusion nationale.

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Pour initier une ère de médecine personnalisée, les généticiens devront s’appuyer sur une base de données contenant les génomes de millions d’individus afin de comprendre la variation des séquences génomiques et son rôle dans des maladies spécifiques. La constitution de cette base de données nécessitera la participation de personnes acceptant de partager leurs données génomiques ainsi que la totalité de leurs informations médicales. Les scientifiques reconnaissent que c’est à cette condition seulement qu’ils pourront décrypter les relations entre les caracté­ristiques génétiques des individus et l’influence des facteurs environne­mentaux sur leur santé. Selon les experts, des projets tels que celui du Canadian Personal Genome – une vaste initiative visant au séquençage d’autant de Canadiens que possible – font avancer la science dans la bonne direction.Cependant, cette initiative demandera du temps et soulèvera des questions d’éthique sur la manière dont des données aussi intrinsèquement personnelles devraient être utilisées et protégées.

Les risques d’une divulgation de ces données sont nombreux. Que ce soit à l’occasion d’une location, de la souscription d’une assurance-santé, de l’obtention d’un prêt ou même de l’adoption d’un enfant, la révélation publique de la carte génétique d’une personne pourrait lui valoir d’être écartée en raison de sa prédisposition à telle ou telle maladie. Et si ces risques sont importants pour les participants à de tels projets de séquençage à grande échelle, les avantages en termes de santé seront moindres, notamment à court terme.

« La médecine génomique dispose d’un potentiel énorme », écrit Cheryl Shuman, directrice du conseil en génétique de l’hôpital pour enfants malades au Canada, dans un forum du Globe and Mail. « Mais nous avons encore beaucoup de chemin à parcourir pour comprendre et context­ualiser tous nos résultats – et la somme des expériences réalisées à ce jour montre que tous les résultats ne reflètent pas un trouble sous-jacent. »

L’ÉTAT DE L’ART

À ce jour, le principal avantage tient à l’utilisation des génomes séquencés pour diagnostiquer une maladie, prévoir le risque de contracter une maladie, et déterminer avec précision les médicaments à utiliser et à quelle dose (pharmaco­génomique), selon Ghia Euskirchen, directrice du programme de séquençage ADN au Centre pour la Génomique et la Médecine Personnalisée de l’école de médecine de l’université de Stanford, aux États-Unis.

Il y a quelques années, seule une centaine de tests génétiques étaient disponibles ; aujourd’hui, plus d’un millier de tests permettent aux médecins de mieux diagnostiquer, conseiller et soigner leurs patients. Les applications de la pharmacogénomique sont déjà utilisées pour déterminer les traitements médicamenteux optimaux des cancers du sein, du poumon, de la peau et colorectaux. Elles permettent également d’établir le traitement de leucémies chez l’enfant. Les spécialistes estiment qu’au moins un tiers des 900 médicaments contre le cancer actuellement en phase d’essais cliniques seront mis sur le marché accompagnés d’un test ADN ou moléculaire.

Cependant, selon Ghia Euskirchen, seul un petit nombre de variantes génétiques a été étudié de manière assez approfondie pour permettre d’établir une connexion avec une maladie. Bien souvent, les maladies chroniques courantes telles que les maladies cardiaques, diabètes et dépressions impliquent de multiples gènes et un ensemble complexe de facteurs environnementaux. Plus de 60 variantes de gènes ont par exemple été associées à des diabètes, mais seules 70% à 80% des occurrences de cette maladie peuvent être attribuées à des facteurs génétiques plutôt qu’à des influences environnementales, selon le Dr Ronald Ma, professeur au département de médecine et de thérapeutique de l’université chinoise de Hong Kong.

DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Une telle complexité signifie que la valeur personnelle à court terme des informations génomiques reste à prouver, notamment pour les maladies courantes. « Nous ne comprenons pas la signification de 99,9% des informations que le génome nous transmet », a récemment déclaré dans The Wall Street Journal le Dr Lynda Chin, qui dirige le département de médecine génomique au MD Anderson Cancer Center, Texas (USA). « Cette valeur ne pourra augmenter que lorsque nous comprendrons davantage d’informations. »

Il reste donc beaucoup d’énigmes complexes à résoudre. « Des partenariats se forment entre des sociétés pharmaceutiques et des sociétés de tests ADN telles que 23andMe et Illumina afin d’associer des cartes génomiques personnelles au sein d’un modèle général (master blueprint), qui permettra à la science de répondre à ces questions », remarque Ghia Euskirchen. « Mais la route qui mène à la médecine personnalisée est – malheureusement – encore longue et sinueuse. »

de Lisa Roner Retour en haut