COMPASS MAGAZINE #14
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DE MAIN EN MAIN Les réseaux de partage gagnent en popularité auprès des consommateurs

Les technologies de l’Internet ont permis le partage de produits numériques comme les films et la musique. Mais cette tendance s’étend aux objets physiques tels que la nourriture, les voitures, voire les propriétés immobilières. Est-ce un bien pour la communauté ou une atteinte à notre espace privé ?

L’innovatrice sociale Lauren Anderson décrit la propension émergente de la société à partager des biens et services comme une « consommation collaborative ». D’autres parlent d’économie du partage ou de marché entre particuliers. Aux États-Unis, cette tendance s’appuie sur une nouvelle génération de sociétés de services telles que Zipcar, basée à Cambridge, pour le partage de voitures, ou encore Airbnb à San Francisco pour le partage de biens immobiliers. Ces sociétés mettent en contact, en général via Internet, les personnes qui souhaitent partager des biens qui font traditionnellement l’objet d’un achat.

« Nous décrivons la consommation collaborative comme la réinvention des modèles économiques traditionnels à l’aide des nouvelles technologies », explique Lauren Anderson, directrice des connaissances et cofondatrice de collaborativeconsumption.com, un site de ressources en ligne destiné à la communauté de partage. « Cela permet de commercer et d’échanger à une échelle inouïe et selon des moyens impossibles à mettre en œuvre il y a dix ans. Nous examinons sérieusement la manière dont les technologies nous permettent de nous connecter et collaborer, afin d’augmenter l’efficacité de nos modes de consommation. »

Selon L. Anderson, plusieurs facteurs poussent les individus à partager plutôt qu’à posséder : le ralentissement économique prolongé, les préoccupations croissantes pour l’environnement, l’essor des médias sociaux et des technologies mobiles ainsi qu’une modification des comportements humains – beaucoup souhaitent s’affranchir des objets.

Le partage est aujourd’hui si plébiscité qu’il a récemment été mis en vedette dans un article du magazine Time parmi les dix idées qui changeront le monde. Toutefois, en dépit de cette popularité, des détracteurs craignent que les risques de ce mouvement au niveau de l’individu ne soient plus importants que les avantages qu’il présente pour la communauté.

UN MARCHÉ MODERNE

« Bon nombre d’activités de partage ont vu le jour en réaction à la crise financière mondiale car, dans le monde entier, les gens comprennent qu’ils ne peuvent plus dépenser comme avant », souligne L. Anderson. « Nous n’avons plus confiance dans les grandes institutions qui ont dilapidé notre argent, et nous sommes arrivés à la conclusion que nous ne pouvions pas compter sur elles pour nous renflouer. Nous devions revenir à des approches prudentes et judicieuses pour dépenser et économiser. »

« CE MOUVEMENT PROCURE DE L’AUTONOMIE À LA COMMUNAUTÉ. VU SOUS CET ANGLE, IL APPORTE BEAUCOUP PLUS D’OPPORTUNITÉS QU’IL NE SOULÈVE DE PROBLÈMES. »

LAUREN ANDERSON DIRECTRICE DES CONNAISSANCES ET COFONDATRICE DE COLLABORATIVECONSUMPTION.COM

Cette frugalité a favorisé l’épanouissement d’une nouvelle industrie. Le magazine Forbesindique en 2013 que « le montant des recettes qui transitent par l’économie de partage pour aboutir directement dans le portefeuille des particuliers dépassera US$3,5 milliards cette année, avec une croissance supérieure à 25% ». Rachel Botsman, auteure de What’s Mine is Yours: How Collaborative Consumption is Changing the Way We Live, estime que la valeur de l’économie de partage s’élève actuellement à US$26 milliards. Selon elle, en raison de cette croissance exponentielle importante, la frontière entre les pratiques éthiques de partage et l’infrastructure commerciale traditionnelle devient de plus en plus floue.

LES GRANDS ACTEURS

Sans doute, le secteur le plus solidement établi dans l’espace du partage est celui de l’automobile, qui permet aux utilisateurs de profiter des avantages d’un trajet en voiture sans avoir à supporter les complications ni les dépenses afférents à sa propriété. Une enquête menée en 2013 par Navigant Research, société internationale de conseil et d’études de marché, a permis de prévoir que les recettes des services d’échange de voitures à l’échelle mondiale devraient avoisiner US$ 1 milliard en 2013 et atteindre environ US$6,2 milliards en 2020.

Le partage fonctionne différemment pour les biens immobiliers. Pour les maisons et appartements, en location ou en propriété, un arrangement plus durable est généralement nécessaire. Toutefois, les biens immobiliers peuvent également être partagés à court terme (dans la plupart des grandes villes), constituant ainsi une alternative aux hôtels.

En 2008, des colocataires à San Francisco ont décidé de louer leur appartement aux participants d’un congrès de design. C’est ainsi qu’est né Airbnb, « une plateforme communautaire de confiance qui permet d’inscrire, de découvrir et de réserver des logements uniques à travers le monde ». Airbnb dispose aujourd’hui d’une liste de plus de 500 000 logements répartis dans 192 pays.

Comme de nombreux services en ligne qui mettent en contact les particuliers, l’un des plus connus étant eBay, la réussite repose sur la disposition des utilisateurs à être honnêtes et dignes de confiance. « Cette nouvelle économie sera entièrement basée sur la réputation, ce qui s’inscrit dans un nouveau changement culturel : découvrir de quelle manière notre comportement au sein d’une communauté affecte ce à quoi nous pouvons accéder dans une autre », observe R. Botsman dans un article du New York Times.

Airbnb a appris à ses dépens que la confiance n’est pas toujours acquise. En 2011, une habitante de San Francisco, qui avait loué son appartement pour une semaine, a trouvé en rentrant chez elles que certains de ses biens avaient été endommagés et d’autres volés. La société a alors mis en place un Centre de confiance et de sécurité, et accordé une garantie d’assurance rétroactive de US$1 million.

UN CONCEPT BIAISÉ ?

Au cours des douze derniers mois, les entreprises d’économie de partage ont fait l’objet d’un contrôle approfondi en raison de leurs fréquents manquements aux réglementations en matière d’assurance, aux licences et aux législations fiscales. Après avoir résisté, Airbnb a commencé à percevoir les taxes locatives en septembre 2013, et s’est récemment engagé à travailler avec les gouvernements afin de « clarifier ou même changer » les lois qui s’appliquent à ses hôtes.

« La maturité de cet espace implique que les administrations commencent à prendre acte de ce nouveau type de comportement », souligne L. Anderson. « Nos réglementations et nos structures juridiques doivent se mettent au pas de ces avancées technologiques du 21e siècle. L’espace de l’économie partagée devra surmonter différents obstacles, mais nous devons nous y attendre et pourrons les résoudre à coup sûr. »

D’autres ont fait part de leurs inquiétudes éthiques liées à ce mouvement. Parmi eux, Milo Yiannopoulos, fondateur et rédacteur en chef du magazine de médias, de politique et de technologie en ligne The Kernel, et spécialiste de la confidentialité, du piratage, des start-up technologiques, de la culture Internet et des médias. « Les espaces privés concernent les choses que nous possédons. Il est important d’avoir un sens de la propriété et une certaine tranquillité d’esprit », souligne-t-il. « Beaucoup admettraient ne pas avoir l’esprit tout à fait tranquille, mais ils peuvent se retrouver figés par l’espace intérieur et extérieur. Le mouvement de partage implique toutefois que l’on empiète sur les derniers espaces privés. Le monde moderne encourage les particuliers à accueillir tout le monde et à tout dire à tout le monde, ce qui nourrit l’insécurité et l’égoïsme », poursuit-il. « Cette tendance s’est répandue dans une telle mesure qu’elle affecte tous les aspects possibles de notre vie, et, indignité suprême, ce que nous possédons n’y échappe pas. »

LA CLÉ DE L’ESPRIT COMMUNAUTAIRE

Davie Philip, l’un des membres fondateurs du projet d’écovillage de Cloughjordan en Irlande, ne partage pas cet avis.

Il décrit ce projet comme « un quartier écologique appliquant de bonnes pratiques à la régénération de la communauté », et estime que le mouvement de partage peut être mentalement et socialement bénéfique. « Le défi social le plus important en Irlande concerne les problèmes de santé mentale causés par l’isolement et les moyens limités dont disposent les gens pour nouer des relations », affirme-t-il. « Les habitants sont enfermés dans leur maison et n’entrent pas en contact avec les autres, ce qui entraîne des problèmes sociaux. »

Les participants à l’écovillage sont nombreux à avoir quitté les villes irlandaises pour s’établir dans le village relativement isolé de Cloughjordan. Ils adhèrent à des valeurs de partage et de durabilité. Covoiturage informel, partage d’outils et échanges de nourriture font partie de la vie quotidienne de l’écovillage, fondé en 1999. Quatorze ans plus tard, l’écovillage comprend 53 foyers de jeunes familles souhaitant un environnement sain pour leurs enfants ou des personnes âgées désireuses d’être entourées par une communauté.

US$3,5 milliards

Selon Forbes, le montant des recettes qui transitent par l’économie de partage dépassera US$3,5 milliards en 2013

« Le partage facilite les relations communautaires », explique D. Philip. « Il y a un sens très profond de fierté et d’appartenance à une communauté. Nous partageons les outils, la terre ; chaque semaine, un repas commun est proposé. La ferme communautaire de l’écovillage est un projet agricole soutenu par la communauté, et ses membres participent à son exploitation. »

Selon lui, le modèle de Cloughjordan peut être reproduit à plus grande échelle. « Les villes saines sont faites de quartiers », poursuit-il. « Une ville peut être vue comme un assemblage de villages. Je suis surpris qu’il n’existe pas plus d’initiatives comme celle-ci. Le ralentissement économique a introduit une opportunité de travailler ensemble ; je pense que cela deviendra une nécessité liée à la conjoncture économique locale. »

ÊTRE PRÉPARÉS

Comme les tornades, les ouragans et les inondations nous le rappellent, la nature sait déjà comment « prendre ce que nous possédons ». BayShare, un réseau d’organisations de partage basé à San Francisco, met l’accent sur la collaboration pour aider ceux qui ont tout perdu dans une catastrophe naturelle. « Les sociétés opérant dans l’économie de partage produisent naturellement des indices d’actifs en tous genres : voitures, sacs de couchage, services tels que conduites en voiture ou exécution de tâches, connexions et compétences sociales et professionnelles », explique Jesse Biroscak, cofondatrice de BayShare. « Airbnb a prodigué son aide après l’ouragan Sandy pour héberger ceux qui avaient perdu leur maison », explique-telle. « Les logeurs ont proposé leur hébergement gratuitement, au lieu de faire payer le tarif normal. Cet exemple peut être étendu et intégré à tous les systèmes d’urgence d’une ville, de manière localisée et réactive. »

Construire un site qui facilite le partage n’est pas simple, mais cela en vaut la peine, affirment les partisans de ce mouvement. « Qu’il s’agisse d’une taxe individuelle ou d’une réglementation au sein des industries en place ou encore de problèmes d’assurance, les entreprises et les start-upœuvrant dans cet espace doivent relever de nombreux défis », souligne L. Anderson. « Ce mouvement procure de l’autonomie à la communauté. Vu sous cet angle, il apporte beaucoup plus d’opportunités qu’il ne soulève de problèmes. »

http://www.ted.com/talks/lang/en/rachel_botsman_the_currency_of_the_new_economy_is_trust.html

by Sean Dudley Back to top