COMPASS MAGAZINE #14
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FONDATION LOUIS VUITTON Le diamant du Bois

À l’automne, la Fondation Louis Vuitton pour la Création déploiera ses ailes de verre dans l’écrin végétal du Bois de Boulogne, à Paris. Retour sur un projet épique, placé sous le double signe de l’art et du défi technologique.

Un vaisseau volant, un nuage, une chrysalide de cristal… Les métaphores ne manquent pas pour décrire la structure bientôt achevée de la Fondation Louis Vuitton pour la Création, un musée privé qui ouvrira ses portes à l’automne 2014. Né d’un rêve partagé par Bernard Arnault, PDG de LVMH (Louis Vuitton Moët Hennessy) et propriétaire d’une des plus grandes collections artistiques privées au monde, et par l’architecte Frank Gehry, ce vaisseau de verre s’affirme comme le nouveau joyau de l’ouest parisien.

Officiellement née en 2006 à l’issue de 15 ans de stratégie de mécénat culturel, la Fondation Louis Vuitton pour la Création s’inscrit dans la droite ligne de l’engagement de Bernard Arnault et du groupe LVMH en faveur de l’art contemporain. « Dans l’histoire de la maison, la création artistique occupe une place centrale », explique Christian Reyne, directeur délégué de la Fondation. « Avec ce lieu doté d’un rayonnement international, nous offrons un “poumon culturel” à l’ouest parisien. L’objectif est de multiplier les ponts entre patrimoine, innovation, jeunesse et tradition. »

Si la programmation artistique du « vaisseau de verre » est encore placée sous le sceau du secret, sa vocation est clairement affichée. La Fondation présentera des collections permanentes, des expositions temporaires d’art moderne et contemporain, des manifestations pluridisciplinaires, des débats et colloques. L’ensemble de la collection – réputée l’une des plus importantes au monde – permettra
de découvrir des pièces spectaculaires inconnues du public jusqu’ici.

ROMPRE AVEC LA TRADITION

Pour sa deuxième réalisation dans la capitale française (après l’American Center de 1993), l’architecte américano- canadien a proposé un projet révolutionnaire, en rupture avec le style développé tout au long de sa carrière. Ici, pas d’enveloppe de métal rutilant,ni de volumes torturés : malgré ses proportions imposantes, le futur écrin de la fondation présente une silhouette aérienne qui semble s’envoler au-dessus du bois à la seule force de son élytre de verre.

Cette sculpture architecturale abritera prochainement 11 galeries ou « chapelles » d’exposition, un forum modulable polyvalent pouvant accueillir près de 400 personnes et de nombreux espaces d’accueil, d’animation, de détente et de documentation. Le bâtiment développe une superficie totale de 13 500 m2 répartis sur deux niveaux et culmine à 46 mètres au-dessus du sol.

« DANS CE GENRE DE PROJET QUI IMPOSE UNE INNOVATION TECHNOLOGIQUE CONSTANTE, LA FLUIDITÉ ENTRE LES DIFFÉRENTS ACTEURS EST PRIMORDIALE. »

CHRISTIAN REYNE DIRECTEUR DÉLÉGUÉ DE LA FONDATION LOUIS VUITTON POUR LA CRÉATION

Constitué de deux structures imbriquées l’une dans l’autre, c’est en observant l’édifice de près que l’on prend la mesure de sa complexité. Au centre, c’est l’Iceberg, le corps fonctionnel du programme qui combine béton armé, acier et bois, le tout recouvert d’une façade composée de quelque 19 000 plaquettes de béton d’un blanc très pur. Autour de ce volume gravite la superstructure de verre constituée de 12 voiles courbes toutes différentes, qui se déploient en porte-à-faux jusqu’à 30 mètres d’envergure. Les voiles sont dotées d’une ossature en acier et en bois portant une résille en aluminium qui soutient à son tour les panneaux vitrés, 3 400 au total.

INNOVATION TECHNOLOGIQUE CONSTANTE

Le développement du projet a nécessité 13 années de travail. « C’est une œuvre unique en son genre et sans doute l’un des défis les plus fous de Frank Gehry », assure C. Reyne. « Il a esquissé ses premiers croquis en 2001, après sa première rencontre avec Bernard Arnault. Trois ans plus tard, les équipes de Gehry Partners commençaient à travailler sur la maquette, et l’année suivante, LVMH missionnait le bureau parisien de l’agence Studios Architecture pour piloter le projet en France. »

Le choix de Studios Architecture Paris s’est fait naturellement, ayant travaillé avec LVMH dans le passé. « Nous connaissions déjà le groupe pour avoir réalisé des aménagements intérieurs dans deux de leurs sièges », précise James Cowey, directeur général, Studios Architecture. « Et nous avions aussi collaboré avec Gehry sur l’immeuble IAC de New York. Cependant nous étions loin d’imaginer la mission qui nous attendait, tant sur le plan artistique que technologique. »

Renaud Farrenq, ingénieur responsable de la coordination du projet chez Studios Architecture, liste quelques-uns des défis que l’équipe a du affronter. « Les courbes et les contre-courbes capricieuses du bâtiment central, le calcul de charges extrêmement exigeant, les plaques de verre à cintrer au millimètre près, l’identification des partenaires industriels susceptibles de mener à bien des prestations jamais réalisées, les tests de résistance au feu et au vent, etc. »

UN ENVIRONNEMENT COLLABORATIF UNIQUE

Pour faire face à la complexité du projet, l’équipe a compté plus de 800 personnes travaillant simultanément pendant la phase d’études et 750 ouvriers au plus fort du chantier. « Dans ce genre de projet qui impose une innovation technologique constante, la fluidité entre les différents acteurs est primordiale », poursuit C. Reyne. « De fait, nous avons décidé de rassembler toutes les équipes – architectes, ingénieurs et maître d’œuvre – en un seul lieu, et nous nous sommes tous appuyés sur un outil unique : un logiciel de conception 3D. »

Développé par Gehry Technologies à partir d’une solution de conception assistée tridimensionnelle développée pour l’aéronautique, le logiciel a centralisé les données des différents corps d’état – structure, béton armé, verre, plomberie, électricité, etc. – en permettant à chacun de travailler sur le même modèle numérique et d’échanger ses informations en temps réel. « C’était la première fois que ce logiciel était utilisé sur un chantier BTP en France », souligne J. Cowey. « Il a donc fallu l’adapter aux spécificités hexagonales – notamment en matière juridique. Mais il est clair qu’il a joué un rôle clé dans la réussite d’un projet qui repousse aussi loin les limites du possible. »

En 2012, le logiciel a d’ailleurs valu à la Fondation Louis Vuitton le prix d’Excellence BIM (Building Information Model) décerné par l’American Institute of Architects. Depuis, plusieurs autres récompenses prestigieuses sont venues saluer cet édifice qui a d’ores et déjà fait son entrée dans le programme du cycle d’architecture de l’université d’Harvard.◆

UN BATIMENT ECO-PRÉCURSEUR

Véritable challenge artistique et technologique, le bâtiment de la Fondation Louis Vuitton relève aussi de nombreux défis sur le plan écologique. Il se veut exemplaire dans de nombreux domaines : recours à la géothermie, isolation ultra performante, choix des matériaux (majoritairement recyclables ou recyclés), limitation des apports solaires, récupération des eaux de pluie, gestion du chantier, et bien plus encore. « Eco-conçu, le projet a adopté un profil durable ambitieux résumé par une démarche HQE (haute qualité environnementale) complète. La Fondation fait d’ailleurs figure de pionnière pour l’adaptation du référentiel HQE aux bâtiments culturels », souligne Renaud Farrenq, ingénieur en charge du projet pour Studios Architecture Paris.

de Dominique Fidel Retour en haut