COMPASS MAGAZINE #14
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HATSUNE MIKU Une artiste virtuelle aux fans réels

Depuis 2007, les Japonais se passionnent pour une nouvelle artiste, Hatsune Miku. Sa particularité : elle est virtuelle. Compositeurs, paroliers et chorégraphes s’associent aux programmeurs, infographistes et animateurs 3D pour insuffler la vie à cet être numérique. Devenue une star internationale, est-elle une mode éphémère ou une tendance sociale ?

Elle s’appelle Hatsune Miku : joli minois d’adolescente, interminables couettes bleu turquoise et mini-jupe. Cette jeune chanteuse japonaise compte des millions de fans à travers le monde, remplit des salles de concert, se décline en centaines de produits dérivés. Ses chansons, postées sur YouTube, rencontrent plus de succès que celles de Lady Gaga. Mais, à la différence de la chanteuse américaine, Hatsune Miku n’est pas humaine. C’est une artiste virtuelle, dont la fulgurante ascension a pris par surprise l’industrie du divertissement.

La future star n’est à l’origine qu’un modeste dessin, réalisé par l’illustrateur KEI pour habiller la boîte du logiciel de synthèse vocale appliquée au chant Hatsune Miku (« premier son du futur » en japonais). Développé par la société japonaise Crypton Future Media et lancé en 2007, ce logiciel fonctionne à partir du moteur Vocaloid2 de Yamaha. Il intègre une bibliothèque de sons extraits de la voix de l’actrice Saki Fujita. Pour créer une chanson, il suffit de saisir le texte des paroles via l’interface graphique, de choisir la hauteur des notes et le tempo, d’ajouter les effets désirés (vibrato, crescendo…), et enfin d’intégrer la musique d’accompagnement.

UNE ARTISTE POPULAIRE

Peu de temps après le lancement du logiciel, des compositeurs commencent à diffuser leurs créations sur YouTube et son pendant japonais Nico Nico Douga. Le grand public découvre alors les possibilités qu’offre cet outil de création musicale. Des illustrateurs, séduits par les chansons, proposent à leurs auteurs d’animer les vidéos à l’aide de dessins de la jeune chanteuse inspirés de celui de KEI. Quelques mois plus tard, un informaticien, Yu Higushi, crée MikuMikuDance (MMD), un logiciel gratuit conçu pour animer un modèle 3D de la jeune fille qui illustre la boîte. Les ventes du logiciel de synthèse vocale de Crypton Future Media vont alors exploser. Après six ans d’existence, Hatsune Miku et sa mini-jupe ont produit 110 000 chansons diffusées à travers le monde, 1 million d’illustrations, plus de 1,8 millions de fans sur Facebook, 80 millions de vues sur YouTube.

IDOLE NUMERIQUE

Pourquoi un tel engouement pour ce qui n’est au final qu’une voix synthétique ? « Les Japonais sont fascinés, mais aussi très à l’aise avec les nouvelles technologies », explique Cosima Oka, Global Marketing Manager chez Crypton Future Media. « Ils ne voient pas Hatsune Miku comme un nouvel instrument virtuel de plus, mais comme une chanteuse capable d’interpréter leurs chansons. »

« Hatsune Miku est une coquille vide que chacun peut remplir comme il veut. »

Sophie Daste Spécialiste en otaku, Université Paris 8

Les adolescents sont particulièrement sensibles aux charmes de la jeune diva. « Sa voix, son apparence et sa personnalité uniques ont séduit de nombreux jeunes. Mais ce qui les a véritablement conquis, c’est la possibilité d’exprimer à travers elle leurs pensées, leurs désirs ou leurs états d’âme. »

Une analyse que partage Sophie Daste, spécialiste des cultures générationnelles otaku et geek à l’Université Paris 8. « Hatsune Miku est une coquille vide que chacun peut remplir comme il veut », explique-t-elle. « Au contraire des Aidoru (idoles japonaises) réelles, Hatsune Miku n’est pas responsable de ses actes. En tant qu’idole virtuelle, elle représente la pureté inaltérable. Non seulement elle ne vieillira jamais, mais sa personnalité reflètera toujours les désirs de ses fans. C’est pour cette raison que sa popularité ne s’effrite pas avec le temps et dépasse désormais largement les frontières du Japon. »

SPECTACLES VIRTUELS EN 3D

Alors que ce phénomène s’amplifie auprès des plus jeunes, son style peine encore à convaincre des publics matures. L’émergence de véritables spectacles, mettant en scène Hatsune Miku entourée d’autres personnages virtuels pourrait faire évoluer les choses. Le compositeur japonais Keiichiro Shibuya en a fait l’héroïne de « The End », le premier opéra sans interprète vivant. Dans ce spectacle sombre et mélancolique, la jeune fille s’interroge sur sa condition : Est-elle vivante ? Peut-elle mourir ? Des pensées bien éloignées de celles de son répertoire habituel.

Pour séduire ce public mature et plus exigeant, il a également travaillé en collaboration avec l’artiste YKBX (prononcer Yokobox) qui a créé les décors numériques et Hatsune Miku en 3D, vêtue des tenues du fameux créateur Marc Jacobs. Keiichiro Shibuya tenait à ce que Hatsune Miku apparaisse en relief et évolue dans un environnement vaporeux, voire fantomatique. Pour parvenir à ce résultat, YKBX a imaginé un ensemble de tulles tendus au travers de la scène, sur lesquels sont projetées les images, générées en temps réel par une batterie d’ordinateurs.

Si de nombreux fans ont été déroutés voire choqués par cette mise en scène de leur idole, d’autres spectateurs ne cachent pas leur enthousiasme, notamment Jean-Luc Choplin, le directeur du Théâtre du Châtelet, à Paris, où ont eu lieu trois représentations de l’opéra, en novembre 2013. « Il est étonnant de voir à quel point cet être virtuel se révèle attachant et parvient à nous transmettre ses émotions avec presque plus d’intensité que ne ne le ferait un être humain », explique-t-il. Cette expérience l’a convaincu que ces artistes désincarnés, virtuels, ont gagné leur place dans le monde réel. « Ce nouveau mode d’expression contribue à enrichir le spectacle vivant et lui permet d’entrer définitivement dans le 21e siècle. »

TOUJOURS PLUS D’INTERACTION

Certains fans d’Hatsune Miku lui vouent une passion sans limite et ont décidé de pousser l’interaction encore plus loin. C’est le cas de l’informaticien japonais GOROman qui a réussi récemment à coupler des lunettes permettant d’afficher des images en 3D stéréoscopiques à un périphérique haptique à retour d’effort, sur lequel il a greffé une main synthétique. Lorsqu’il enfile les lunettes, l’utilisateur voit Hatune Miku lui tenir la main et réagir à ses mouvements. Autre exemple, Negipoyoc, un étudiant japonais, a développé un programme qui permet de dormir auprès de la jeune fille, simplement en portant les lunettes et en s’allongeant sur le côté.

de Philippe Fontaine Retour en haut