L’agritecture prend racine

L’agriculture et l’architecture s’associent pour nourrir une population croissante

Dan Headrick
1 February 2019

4 minutes

Des jardins de gratte-ciel dans les années 30 aux plantes embarquées à bord de la station spatiale soviétique Saliout en 1982, les scientifiques ont passé des décennies à préparer la prochaine révolution agricole. Aujourd'hui, le nouveau domaine de l’agritecture combine science des rendements, architecture et agriculture pour produire des aliments en intérieur. Mais qu’en est-il de la viabilité de cette tendance sur le long terme ? La question reste ouverte.

En février 2012, des dignitaires de la ville glaciale de Linköping, en Suède, ont planté des pelles dans la glace pour une séance de photos, à l’occasion de l’inauguration d’un nouveau concept du cabinet d'architecture suédois Plantagon : un bâtiment « plantscraper » de 17 étages, orienté plein sud et revêtu de verre. Le bâtiment reçoit l'excès de chaleur et de dioxyde de carbone des installations industrielles avoisinantes, créant ainsi une boucle fermée pour la culture en intérieur. Les aliments poussent sur le côté sud du bâtiment, alors que les gens travaillent dans des bureaux orientés au nord et sans soleil. L’inauguration du bâtiment de 35,5 millions d'euros est prévue en 2021.

La start-up Crop One Holdings a vu le jour la même année dans la baie de San Francisco. Aujourd'hui, à travers une joint-venture avec Emirates Flight Catering, Crop One projette de construire la plus grande installation agricole verticale du monde à Dubaï, aux Émirats Arabes Unis. L’installation à environnement contrôlé de 35,5 millions d'euros, et 3 681 mètres carrés devrait produire chaque jour près de 3 tonnes de légumes frais. Les aliments fourniront des repas en vol à plus de 100 compagnies aériennes et 25 salons d'aéroport.

Comme le montrent ces deux exemples, les problématiques environnementales et la croissance démographique mondiale inspirent des conceptions audacieuses qui allient nature et architecture - un domaine prometteur nommé « agritecture ». L'un des exemples les plus frappants est la tour résidentielle en forme de double hélice de 20 étages Tao Zhu Yin Yuan qui absorbe le carbone de l’atmosphère et intègre à peu près le même nombre d'arbres et d'arbustes dans sa conception que Central Park à New York.

5,8 MILLIARDS DE DOLLARS

Valeur estimée du marché de l'agriculture verticale en 2022, avec un taux de croissance annuel composé de 24,8 % depuis 2016. MARKETSANDMARKETS, SOCIÉTÉ D’ÉTUDES MARKETING ET DE RECHERCHE BASÉE EN INDE

MarketsandMarkets, société internationale de recherche et de conseil basée en Inde, estime que le marché mondial de l’agritecture - ou agriculture verticale - s’élèvera à 5,8 milliards de dollars (5,16 milliards d'euros) en 2022, avec une croissance de près de 25 % par an depuis 2016. En bref, les entrepreneurs, les scientifiques des cultures, et les analystes de données réinventent la manière de produire les aliments, nourrir les gens, exploiter les terrains et gérer les chaînes d'approvisionnement.

MOINS D’ESPACE UTILISÉ POUR DAVANTAGE DE NOURRITURE

La culture intérieure de plantes sous éclairage LED rouge / bleu, hors sol, en utilisant un espace vertical où le climat peut être contrôlé toute l'année est une solution attrayante. Certains aliments peuvent être cultivés sans parasites, en utilisant très peu d'eau, avec des nutriments appliqués par quantités précises et mesurées pour produire des aliments de spécialité pleins de saveur. Une ferme verticale peut produire plus de produits par hectare que l'agriculture traditionnelle. Et en cultivant la nourriture à proximité des centres urbains, l’agritecture raccourcit les chaînes de distribution : les aliments arrivent plus rapidement et sont plus frais et le gaspillage alimentaire et les émissions de carbone produites par les transports sont réduits.

« Commencer par une culture en forte demande sur votre marché », tel est le conseil que Jon Friedman, qui a cofondé en 2010 l’entreprise d’agriculture en intérieur Freight Farms, donne aux exploitants en herbe de l’agritecture. « La modularité de l’empreinte vous permet d’évoluer avec le marché. »

SURMONTER LES OBSTACLES TECHNOLOGIQUES

En théorie, le concept de culture en intérieur paraît merveilleux. De nombreuses start-ups de ce type de culture ont échoué au cours des dernières années. Les coûts d'énergie et de main-d’œuvre peuvent être élevés. Il en est de même pour la valeur du foncier urbain, qui fait de la conversion des entrepôts de centre-ville en fermes de haute technologie une proposition économique compliquée. L'un des plus grands défis est de trouver la bonne échelle pour les opérations en intérieur.

Certaines entreprises veulent s’étendre, comme Plantagon, Crop One et la start-up de la Silicon Valley Plenty qui prévoit de construire un entrepôt de culture verticale de 2 829 mètres carrés près de Seattle, une surface supérieure à celle de la ferme de 1 979 mètres carrés d’AeroFarms basée dans le New Jersey, encore la plus grande exploitation d’agritecture mondiale il y a deux ans.

Freight Farms conçoit, construit et livre un système de culture hydroponique vertical entièrement assemblé à l'intérieur d'un conteneur d'expédition long de 12 mètres propice à la pousse des laitues, des fines herbes et de légumes nutritifs à l'échelle commerciale et ce, quels que soient le lieu et le climat. (Image © Freight Farms)

D'autres préfèrent conserver une taille restreinte. Freight Farms, basée à Boston, transforme des conteneurs d’expédition de 12,2 sur 2,4 mètres en unités de culture automatisées entièrement équipées et autonomes qui peuvent être installées sur n’importe quelle parcelle de terrain plat d’une superficie d’au moins 12,8 mètres carrés. La société a vendu des unités de culture aux États-Unis, au Canada, dans les Caraïbes, en Europe, au Moyen-Orient et en Asie du Sud-Est.

Robert Colangelo, propriétaire et fondateur de Green Sense Farms, basée à Portage, dans l’Indiana, pense avoir visé juste avec le concept des « Goldilocks » : des bâtiments de 567 mètres carrés pour cultiver des laitues, légumes-feuilles et herbes, chacune avec une serre adjacente pour d'autres cultures nécessitant plus d'énergie et à croissance plus lente, comme les tomates, les concombres et les poivrons.

Green Sense Farms implante ses installations jumelées de culture d’intérieur en périphérie des zones urbaines, à proximité des centres de distribution alimentaire existants qui desservent des centaines de magasins d'alimentation, ainsi que des campus d'entreprises et des institutions qui servent d'importants volumes de repas. Pour Colangelo, ce fonctionnement combiné est pratique, au moins jusqu'à ce que l'avenir de l’agritecture s’éclaircisse.

L’AGRICULTURE DU FUTUR ANNONCÉE

L'agriculture intérieure a capté l'imagination des architectes, des ingénieurs, des scientifiques, des urbanistes et des entrepreneurs. Mais on peut encore douter qu’elle puisse apporter une contribution substantielle à l'approvisionnement alimentaire mondial.

En attendant une réponse, les exploitants expérimentent des méthodes de culture et de rendement afin de trouver la formule parfaite. Pour l'instant, la culture en intérieur est peu variée ; les aliments riches en protéines sont notablement absents, bien que les chercheurs continuent à travailler sur de nouveaux types d'aliments.

Ils espèrent que l’agritecture ouvre la voie à la prochaine révolution agricole. Pour l’instant, les progrès sont lents : centimètre par centimètre, rangée par rangée et étage par étage.

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